
L’année 2026 débute par un important mouvement de grève des transporteurs qui a touché l’ensemble du territoire national et qui a fortement perturbé les déplacements des personnes et la circulation des marchandises. Les chauffeurs de bus, de taxis et les transporteurs de marchandises ont entamé, le dimanche 4 janvier, une grève illimitée en réaction à l’annonce de l’augmentation des prix des carburants et à l’application imminente d’un nouveau Code de la route, censé lutter contre les accidents graves et mortels qui représente un sérieux problème de sécurité publique. Les chiffres officiels sont alarmants : « plus de 25 000 accidents, 3 571 décès et près de 35 000 blessés recensés jusqu’à fin novembre 2025 ». Selon les données mondiales de l’Organisation mondiale de la santé utilisées par World Life Expectancy, l’Algérie affichait en 2020 un taux de mortalité routière d’environ 21,8 décès pour 100 000 habitants, ce qui la place à la 67ᵉ position mondiale pour ce taux.
Une réforme mal engagée
Face à la gravité de la situation liée aux accidents de la route, il est urgent d’engager des réformes profondes et de mettre en œuvre des projets capables de répondre à cette triste réalité. Cela ne concerne pas uniquement le Code de la route, mais aussi les dimensions infrastructurelles, éducatives et administratives. Or, ce nouveau Code est jugé sévère et inacceptable, à juste titre, par les professionnels du secteur, car il fait peser l’ensemble de la responsabilité des accidents de la route sur les conducteurs. Il prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à 12 000 dinars et, dans les cas les plus extrêmes, des peines pouvant atteindre 20 ans de prison pour certaines infractions.
Cette réforme autoritaire du Code de la route, élaborée sans concertation, mal pensée et totalement déconnectée des réalités du terrain, est principalement axée sur la répression. Elle se contente de sanctionner les comportements individuels sans prendre en compte l’ensemble des enjeux structurels et des responsabilités collectives liés aux accidents de la route : la qualité et l’accessibilité de la formation à la conduite, l’état des routes et de la signalisation, la vétusté du parc automobile et la disponibilité des pièces de rechange, ainsi que le manque d’investissements dans les infrastructures et les moyens de transport alternatifs.
Ce choix politique n’est pas neutre. Il traduit une logique de gestion à court terme, où la répression apparaît comme une solution moins coûteuse et plus immédiate que la mise en œuvre de véritables projets de développement du secteur des transports.
Une mobilisation dans un contexte de répression généralisée
Cette mobilisation intervient comme une bouffée d’oxygène dans un contexte de répression étouffant. Le pouvoir a généralisé la criminalisation des actions de contestation — syndicales, politiques ou citoyennes — à travers le renforcement et le détournement de l’arsenal juridique à ses propres fins.
(Lire l’article : Algérie, la dérive autoritaire du pouvoir)
Afin de reprendre le contrôle et d’éviter une contagion vers d’autres secteurs de la société, suite à l’augmentation des prix des carburants et à l’effet boule de neige que celle-ci risque de produire par une hausse généralisée des prix, le gouvernement, en négociation avec les syndicats du secteur, a annoncé trois mesures pour mettre fin au mouvement, comme l’a indiqué l’UNAT (Union nationale des transporteurs) le 4 janvier 2026.
La première consiste en la révision des tarifs de transport, en autorisant leur augmentation. La deuxième porte sur la modification du Code de la route afin d’y intégrer les spécificités et les revendications des professionnels du transport. Enfin, la troisième concerne la mise en place de « mesures d’accompagnement » destinées à soutenir les transporteurs et à améliorer leurs conditions d’exercice.
Ce sont les travailleurs et les classes populaires qui paient
L’augmentation des prix des transports va, de fait, affaiblir le pouvoir d’achat des travailleurs algériens, déjà fortement fragilisé par l’inflation et la stagnation des salaires. Si les revendications des transporteurs peuvent apparaître, sous certains aspects, tout à fait légitimes — en particulier pour les petits artisans et les petits commerçants, qui subissent eux aussi de plein fouet les effets de la hausse généralisée des prix, de la cherté des carburants, ainsi que l’augmentation et la rareté des pièces détachées —, elles posent néanmoins un problème majeur du point de vue des classes populaires.
En effet, toute hausse des tarifs de transport se traduit inévitablement par une augmentation du coût de la vie, dont le poids retombe directement sur les salariés et les couches populaires, contraintes de « payer l’addition ». Incapable d’apporter des réponses durables aux problèmes structurels du secteur des transports et aux besoins de larges pans de la société, le pouvoir s’entête dans des politiques à court terme et antisociales : en soulageant d’un côté certains commerçants, il pénalise de l’autre les catégories les plus démunies. Autrement dit, il reprend d’une main ce qu’il concède de l’autre, à l’image des récentes augmentations, timides et largement insuffisantes, du SNMG et de l’allocation chômage.
Une ouverture que les travailleurs peuvent mener plus loin
La mobilisation des transporteurs ouvre une brèche dans un contexte de répression généralisée. Si, à travers des revendications essentiellement corporatistes, ce mouvement parvient à faire reculer le gouvernement, le monde du travail dispose, quant à lui, d’un potentiel d’action bien plus large, au regard de son importance numérique et de sa position stratégique dans la société.
Contrairement à la petite bourgeoisie, il représente la principale force sociale, non seulement par son poids démographique, mais surtout par la place centrale qu’il occupe dans l’économie. C’est lui qui assure le fonctionnement de l’ensemble des chaînes de production et de services.
Dès lors, il est le seul en mesure de formuler des revendications dépassant les intérêts sectoriels et de porter, de manière cohérente et unifiée, les aspirations de la majorité de la population
A. Y

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