Le « Hirak », dernier grand mouvement de masse, n’a pas été jusqu’au bout de son ambition affichée, à savoir en finir avec le régime, en raison de l’absence, à sa tête, d’une force ouvrière révolutionnaire. Ce constat peut également être établi pour chaque grand événement de la lutte des classes avant et après l’indépendance nationale.
C’est particulièrement remarquable dans les premiers mois de l’indépendance. Dans certaines usines, les travailleurs ont pris en main leurs usines et y ont institué leur contrôle, « le contrôle ouvrier ». Les ouvriers agricoles se sont saisies des grandes fermes coloniales, notamment dans la région algéroise. Cependant, ni les uns ni les autres n’ont pu empêcher leur reprise par le gouvernement Ben Bella/Boumediene, petits-bourgeois portés à la tête de l’appareil d’état bourgeois.
Une question se pose donc : quelles sont les raisons qui ont amené la petite bourgeoisie à occuper une position dominante dans le mouvement pour l’indépendance, les travailleurs ayant été relégués à n’être que sa force d’appoint ? Pour y répondre, examinons les faits, de la période qui va de la création de l’Étoile-Nord-Africaine en 1926 au massacre du 8 mai 1945, pour saisir la politique, (et ses auteurs), qui a interdit aux travailleurs de développer leurs propres perspectives, notamment d’engager la lutte pour l’indépendance nationale. Cette politique a rejeté les travailleurs et les couches populaires vers le nationalisme petit-bourgeois.
Pourtant, les travailleurs étaient bien partis. L’Étoile-Nord-Africaine (ENA) est née il y a un siècle au cœur de la métropole impérialiste, par des travailleurs venus des trois pays d’Afrique du Nord pour remplacer dans les usines les travailleurs français partis sur le front de la Première Guerre mondiale. Elle est la première organisation explicitement indépendantiste et ouvrière.
Le contexte de sa fondation, la qualité de ses initiateurs et de ses fondateurs, son programme pour les luttes, ses rapports avec le mouvement ouvrier international, en particulier français, les événements auxquels elle a pris part, donnent à l’ENA une place singulière dans toute l’histoire du mouvement national.
L’Origine de l’Étoile Nord-Africaine : la politique anti-coloniale de la IIIe internationale
En 1920, trois ans après la victoire d’octobre 17 et en pleine guerre civile, le congrès des peuples de l’Orient tenu à Bakou est convoqué par la troisième Internationale de Lénine et Trotsky. Trente-sept nationalités des pays d’Orient sont représentées par 1 891 délégués, dont 1 273 communistes, parmi eux 55 femmes. Le Congrès de Bakou est organisé à peine dix-huit mois après la fondation de la troisième Internationale en remplacement de la deuxième Internationale « passé définitivement du côté de l’ordre bourgeois ». La troisième Internationale avait adopté un manifeste dans lequel elle affirmait : « Nous voulons en finir avec la domination du capital dans le monde entier. Nous sommes convaincus que nous ne pourrons abolir définitivement l’exploitation de l’homme par l’homme que si nous allumons l’incendie révolutionnaire, non seulement en Europe et en Amérique, mais dans le monde entier, si nous sommes suivis par cette portion de l’humanité qui peuple l’Asie et l’Afrique. Vous voici arrivés à la minute où les millions d’ouvriers et de paysans d’Occident vont s’unir aux centaines de millions de l’Orient. Cette minute va décider du cours de l’histoire mondiale. Que les peuples d’Orient sachent qu’une ère nouvelle a commencé, que nous entrons dans une phase nouvelle de l’histoire de l’humanité, que le soleil du communisme luit autant pour les paysans du monde entier que pour les prolétaires d’Europe ».
Le manifeste du deuxième Congrès de la troisième internationale contenait, aussi , le passage suivant : « Le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des différences de droits entre les hommes de race et de couleur différentes ; qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies ; le socialiste anglais qui ne soutient pas de tout son pouvoir l’insurrection de l’Irlande, de l’Égypte et de l’Inde contre la ploutocratie londonienne, ce “socialiste”, loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre».
Dans un article de la Pravda du 22 juillet 1920 consacré à la préparation du deuxième congrès mondial de la Troisième Internationale pour préciser les conditions d’admission à l’organisation internationale, Trotsky, qui est le rédacteur des thèses de l’Internationale, pose, entre autres, la question suivante au Parti socialiste français qui veut la rejoindre : « Étant donné la violence que l’impérialisme français exerce sur des peuples faibles, et en particulier sur les peuples coloniaux arriérés d’Afrique et d’Asie, considérez-vous de votre devoir de mener une lutte irréconciliable contre la bourgeoisie française, son parlement, son armée, dans les questions du pillage du monde ? Vous engagez-vous à soutenir cette lutte par tous les moyens à votre disposition, partout où elle surgit, en particulier sous forme d’une insurrection ouverte des peuples coloniaux opprimés contre l’impérialisme français ? Oui ou non ? ».
La huitième des fameuses vingt et une conditions pour l’affiliation à la troisième Internationale, demandait aux partis communistes de « dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles, mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées , et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux ».
La résolution du IVe congrès de l’Internationale de novembre-décembre 1922, rédigée par Léon Trotsky, condamnait le « point de vue d’esclavagistes des colons communistes en Algérie et pressait le PCF d’accorder beaucoup plus d’attention et d’allouer beaucoup plus de forces et de ressources que ce qu’il avait fait jusque-là sur la question coloniale ».
En 1924, il y avait quelques milliers de nord-africains en France, ainsi que plusieurs milliers de sub-sahariens et d’Asiatiques. Il y avait également un petit nombre d’étudiants d’Afrique du Nord et d’Indochine. Pour le Parti communiste français (PCF) naissant, l’existence d’une substantielle population immigrée était un défi auquel plusieurs réponses pouvaient être apportées. Alors que pour certains, dans le PCF, les immigrants étaient sans aucun doute perçus comme un « problème », pour d’autres, ils faisaient partie de la solution et offraient une précieuse opportunité pour se battre pour une politique internationaliste, aussi bien au sein des migrants que de la classe ouvrière française.
La réponse du PCF fut d’établir, en juillet 1921, une organisation pour les militants originaires des colonies vivant en France, l’Union inter-coloniale (UIC), qui, à partir d’avril 1922, publiera un journal, « Le Paria ». Le journal mit en contact un petit mais dévoué groupe de militants impliqué dans la lutte anti-impérialiste. Il comprenait Ho Chi Minh, mais également Hadj Ali Abdelkader. Pour la mise en route de l’orientation de la troisième Internationale, celle qui a été exposée lors de son IVe Congrès de novembre-décembre 1922, l’UIC lance un appel aux ouvriers algériens, reproduit par « Le Paria ».
« Appel aux ouvriers algériens ! Ouvriers algériens, organisez-vous !
Organisez-vous avec vos camarades ouvriers français. Adhérez en masse aux syndicats pour défendre vos salaires, pour revendiquer vos droits…Pour empêcher l’immonde colonialisme de vous remettre à l’esclavage qui vous attend en Afrique, pour améliorer vos conditions de vie en France, pour élever vos salaires, pour empêcher qu’on ne vous jette dans la fournaise d’une nouvelle guerre ou d’une expédition impérialiste, ouvriers algériens, solidarisez-vous avec vos frères français, adhérez aux syndicats, organisez-vous ! Le Paria, n° 21, décembre 1923 ».
Les travailleurs maghrébins (et pas seulement algériens) répondirent favorablement à l’appel de « l’UCI ». Ainsi, les militants algériens de la CGTU, créée en 1921, entrèrent dans l’action pour la syndicalisation des travailleurs immigrés maghrébins. Au cours d’une série de conférences et meetings notamment lors du meeting du 19 juillet 1924, Abdelkader Hadj Ali, membre du comité central du PCF, invita les travailleurs algériens à adhérer aux syndicats. Lui succédant à la tribune, l’émir Khaled, petit fis de l’Emir Abdelkader, fit de même en demandant à ses compatriotes d’entrer dans les syndicats. Ces meetings créaient un lien entre les luttes de libération nationale des peuples colonisés et l’action syndicale des travailleurs immigrés en France. C’est durant la résistance des troupes d’Abdelkrim El Khattabi que la mobilisation des travailleurs d’Afrique du nord connue son apogée. Le 27 septembre 1924 à Paris un meeting est organisé, dans lequel les travailleurs coloniaux et les travailleurs français célébrèrent ensemble l’écrasement des impérialistes espagnols au Maroc. Au cours d’une réunion-congrès tenue le 7 décembre 1924, 150 délégués représentant plusieurs milliers de travailleurs maghrébins en France, notamment de la région parisienne, discutèrent de questions économiques et syndicales, mais aussi de problèmes directement politiques tels que la lutte contre le Code de l’indigénat, l’absence de libertés publiques et la répression coloniale.
En 1925, Abdelkrim, adressa un ultime appel aux peuples algérien et tunisien. L’émir appela tous les patriotes à briser les liens de l’esclavage, à chasser les oppresseurs et à libérer leur territoire : « O ! Frères algériens et tunisiens, il est temps de nous débarrasser du joug colonialiste français, de s’unir pour combattre pour notre indépendance et de cesser de nous entretuer au profit de nos ennemis Que nos fils retournent leurs armes contre l’ennemi pour constituer un front uni capable de le défaire et de préparer le terrain pour une grande république unissant tous les pays de l’Afrique du Nord…(Texte trouvé à Bejaïa en décembre 1925, Archives d’Aix-en-Provence, dossier n° 9, traduit de l’arabe.)»La lettre eut un grand retentissement dans tout le Maghreb. Les rapports rédigés par des administrateurs français montrent l’impact de la guerre du Rif sur l’opinion publique algérienne.
Naissance et programme de l’Étoile Nord-Africaine
Dans un récent article, « Histoire de l’Etoile Nord-Africaine », publié dans l’Encyclopédie de la colonisation française, Les Indes Savantes, 2022, tome 3, Alain Ruscio situe bien la difficulté de fixer parfaitement la date de naissance de l’ENA :
« La plupart des études proposent comme date de création le premier semestre 1926, effectivement au 49 rue de Bretagne, par le noyau militant maghrébin de l’Union intercontinentale qui dans un premier temps, le 1er février, fonda une section nord-africaine devenue formellement « L’Étoile » le 2 mars et qui tint sa première Assemblée générale constitutive le 20 juin ».
Ce qui est certain, c’est que l’initiative est partie du PCF très attentif au milieu des années 1920 à l’organisation des travailleurs coloniaux en France. Cette paternité n’a jamais été contestée par Messali Hadj dans ses Mémoires. Au sein de la Section Nord-Africaine de la Commission coloniale du PCF, le principal initiateur, Abdelkader Hadj Ali, était secondé par Mohammed Marouf, Mohammed Saïd Si Djilani et le jeune Messali, lui-même membre du PCF depuis l’automne 1925… C’est cette Section qui par exemple, entre septembre et novembre 1926, élabore le programme qui sera présenté en février 1927 à Bruxelles
La première apparition publique de l’association date du 26 juin 1926. Ce jour-là, boulevard de Belleville, Messali prononce le discours principal.
C’est donc en juin 1926 que le Comité des ouvriers nord africains (CONA) se transformera en un véritable parti politique : l’Étoile nord-africaine (ENA). Son programme combine les revendications sociales et ceux de l’émancipation nationale : « Article 1 : Il est fondé à Paris un groupement qui prend pour titre L’ÉTOILE NORD-AFRICAINE, association des musulmans algériens, tunisiens, marocains, section de l’Union inter-coloniale.(…) Article 3 : L’association se propose pour but la défense des intérêts matériels, moraux et sociaux des musulmans de l’Afrique du Nord, ainsi que l’éducation sociale et politique de tous ses membres. (…) Article 5 : Elle établira un cahier de revendications immédiates, communes à l’Algérie, à la Tunisie et au Maroc, et dont elle poursuivra la réalisation par tous les moyens en son pouvoir. Elle utilisera à cet effet la presse, les réunions publiques, l’affiche, l’action parlementaire, la pétition aux pouvoirs publics, ou toutes autres actions afin d’obtenir l’émancipation totale des musulmans nord-africains. Article 6 : L’Étoile nord-africaine ne se recommande d’aucun parti politique. Néanmoins, elle appuiera et manifestera sa reconnaissance à tous les partis et hommes politiques qui auront dans leur action publique appuyé son programme de revendications et qui l’aideront à obtenir la réalisation du but qu’elle poursuit ».
L’Étoile compte environ 4 000 militants, surtout des travailleurs algériens syndiqués à la CGTU. La revue coloniale « L’Afrique française » considère l’Étoile comme une organisation communiste manipulant l’Islam. Elle va se faire connaître à l’occasion du congrès anticolonial organisé, à Bruxelles du 10 au 15 février 1927, par « la Ligue anti-impérialiste et contre l’oppression coloniale ». La direction de l’ENA y envoi Messali Hadj pour y prononcer un discours qui deviendra historique : « L’impérialisme français s’est installé en Algérie par la force armée, la menace, les promesses hypocrites, il s’est emparé des richesses naturelles et de la terre, en expropriant des dizaines de milliers de familles qui vivaient sur leur sol du produit de leur travail. Les terres expropriées ont été cédées aux colons européens, à des indigènes agents de l’impérialisme et aux sociétés capitalistes » Puis il développe le programme de l’étoile : L’Étoile nord-africaine, qui représente les intérêts des populations laborieuses de l’Afrique du Nord, réclame pour les Algériens l’application des revendications suivantes et demande au congrès de les faire siennes : l’indépendance de l’Algérie ; le retrait des troupes françaises d’occupation ; la constitution d’une armée nationale ; la confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés ; retour à l’état algérien des terres et forêts accaparées par l’État français, l’abolition immédiate du Code de l’indigénat et des mesures d’exception ; l’amnistie pour ceux qui sont emprisonnés, en surveillance spéciale, ou exilés pour infraction à l’indigénat ; liberté de presse, d’association, de réunion, droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie : le remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint par un Parlement algérien élu au suffrage universel ; assemblées municipales élues au suffrage universel ; accession à l’enseignement à tous les degrés ; création d’écoles en langue arabe ».Ce discours est historique car il expose en toute clarté, sans doute pour la première fois, la revendication de l’indépendance nationale assortie de toutes les revendications démocratiques et sociales. Il ne fait aucun doute que le discours est inspiré par les thèses politiques de la troisième internationale et de son action contre la guerre du RIF.
Le PCF contre l’indépendance nationale et contre l’Étoile
L’Étoile était bien partie. Cependant l’évolution de la troisième internationale et partant du PCF va avoir des conséquences immédiates sur son développement.
En 1927 la troisième internationale est en pleine dégénérescence. Les exclusions du parti communistes Russe des dirigeants du Parti Bolchévique en sont les premières manifestations. Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Radek et tant d’autres dirigeants de la révolution russe sont arrêtés ou contraints à l’exil. L’une de ses premières manifestations politiques à l’extérieur de la Russie a pour théâtre la Chine. La direction stalinienne oblige le parti communiste chinois à capituler devant le Kuomingtang, une organisation bourgeoise dirigée par le général Tchang Kai-chek.
« La capitulation » consiste à ne pas disputer la direction du peuple chinois à ce mouvement bourgeois national. Il fallait s’y soumettre au nom de la théorie stalinienne des « étapes historiques distingues ». Durant la première étape le mouvement ouvrier devait se mettre à la remorque des mouvements nationalistes.
Puis Staline transmet une nouvelle directive au parti communiste chinois dans laquelle il affirme : « Les communistes doivent passer de la politique du front unique national à celle du bloc révolutionnaire des ouvriers et de la petite bourgeoisie. Dans de tels pays, ce bloc peut prendre la forme d’un parti unique, parti ouvrier et paysan, dans le genre du Kuomintang.» Cette pseudo théorie parfaitement contraire aux thèses des quatre premiers congrès de la troisième internationale notamment toutes les résolutions du congrès de Bakou et du congrès des travailleurs d’Orient de 1922. C’est à dire mener la lutte contre l’oppression nationale sans interrompre pour autant la lutte de classes y compris contre les classes bourgeoises autochtones. D’un côté les révolutionnaires doivent mener sans répit la lutte pour l’indépendance nationale avec toutes les forces politiques attachées à cette lutte mais en restant indépendants d’elles. Le principe étant de « marcher séparément frapper ensemble ». Les révolutionnaires dans ce processus doivent combattre pour l’unité des forces ouvrières (front unique ouvrier) afin d’aider à réaliser l’hégémonie des travailleurs dans la lutte pour la souveraineté nationale. Il ne s’agit de rien de moins que l’application de la théorie de la révolution permanente. Toutes les défaites ultérieures des masses ouvrières et la domination de la petite bourgeoisie dans la lutte pour l’indépendance découlent de la rupture des PC avec cette orientation largement élaborée par Lénine lui-même. C’est une des manifestations de la dégénérescence du parti bolchevique et du premier état ouvrier.
A Paris le PCF s’oppose au discours prononcé par Messali Hadj en 1927 au congrès anti-impérialiste de Bruxelles. Il va même tenter d’empêcher l’ENA d’agir et de se développer comme parti politique indépendant. Le PCF ne pouvait tolérer « un parti indépendant d’indigènes» au moment où il s’oppose au mot d’ordre de l’indépendance nationale. D’autant que l’Etoile se renforce sur cette orientation. Elle « s’affirmait (…) surtout sur le plan organisationnel, dans sa capacité à bâtir l’étoile comme une organisation de masse. L’Ikdam, sa revue, tirait à 8 000 exemplaires et commençait à être acheminée en Afrique du Nord. Le recrutement s’intensifiait, les adhésions se multipliaient : en février 1927, l’ENA groupait 4 000 personnes. Elle en regroupera 4 500 à la fin de cette même année (Benjamin Stora : « Messali Hadj 1982) ».
A partir de fin 1927 les relations entre l’ENA et le PCF sont orageuses avant de se rompre en 1928 en raison de l’abandon par le PCF, du combat pour l’indépendance nationale. Le PCF ouvre une perspective néo colonialiste «l’alliance au sein d’une union française progressiste ». Le PCF qui avait vigoureusement soutenu « la révolte du Rif » au début des années 1920 tournera le dos à ses responsabilités internationalistes en restant passif lorsque l’ENA sera dissoute par le gouvernement français en 1929 et son dirigeant Messali Hadj mis en prison le 1 er Novembre 1933. Sur les 25 prochaines années (1933-1958) il en passera 17 en prison ou en résidence surveillée sur décisions des gouvernements français successifs. Seuls les militants de « l’opposition de gauche » puis de « la quatrième internationale» ont soutenu et défendu les militants nationalistes algériens et leur mot d’ordre « d’indépendance nationale ».
Comme Trotsky l’indique dans le Programme de transition : «Après avoir trahi la révolution prolétarienne internationale au nom de l’amitié avec les esclavagistes “démocratiques”, l’Internationale communiste ne pouvait manquer de trahir également la lutte émancipatrice des peuples coloniaux, avec, d’ailleurs, un cynisme encore plus grand que ne l’avait fait, avant elle, la IIe Internationale. »
Dans le livre cité plus haut, Alain Ruscio donne sa version de la rupture entre les dirigeants de l’Etoile et le PCF. Il écrit : «C’est également à ce moment que les dirigeants de l’ÉNA – où Messali vient de prendre une dimension nouvelle – souhaitent abandonner le tête-à-tête avec le seul PCF. (…) Cette prise de distance a probablement dû se faire par consentement mutuel, les communistes n’aimant guère des compagnons de route peu soumis à leurs directives, Messali fuyant désormais le tête-à-tête, rencontrant par exemple des éléments de la SFIO, dont Daniel Guérin… ».
Cette version est fausse et calomniatrice. L’expression «consentement mutuel » sert à créditer que l’ENA et le PCF sont également responsable de la rupture. Il dit en substance que certes le PCF n’aime «guère des compagnons de route peu soumis à leurs directives » mais Messali est coupable de fréquenter «des éléments de la SFIO, dont Daniel Guérin… » La référence à la « SFIO » vise à insinuer que Messali rencontrait des néo-coloniaux. Sauf que cette assertion est calomniatrice car Daniel Guérin est surtout connu comme un anti impérialiste conséquent.
Un siècle après, la version de Ruscio sert encore à masquer le rôle contre révolutionnaire du PCF, comme on l’a vu et que l’on va encore voir à l’avenir, qui abandonne explicitement dès cette période la perspective de l’indépendance des colonies.
Le front populaire contre l’indépendance nationale
Quelques années plus tard l’Étoile nord-africaine est confrontée à la politique contre-révolutionnaire du stalinisme en France sous la forme de la politique du « Front populaire ». Pressés par les dirigeants staliniens du PCF, Messali réticent finit par accepter l’adhésion de l’ENA au Front populaire. Recrutant ses membres parmi le prolétariat originaire du Maghreb émigré sur le territoire français, l’Étoile avait régulièrement manifesté en 1934 et 1935 aux côtés des travailleurs français et de leurs organisations en réaction aux émeutes des ligues d’extrême droite du 6 février 1934. Le 14 juillet 1935, sept mille travailleurs maghrébins avec l’ENA participent au défilé des organisations ouvrières françaises, point de départ du rassemblement populaire qui scelle l’alliance entre les principales organisations ouvrières, Parti socialiste ,Parti communiste, CGT et CGTU, avec le représentant de la bourgeoisie impérialiste, le Parti radical.
Le Comité du Rassemblement populaire demanda à l’ENA, qui y a adhéré, de préciser son programme. Celle-ci réaffirme sa position pour l’indépendance des trois pays du Maghreb, rappelant aux organisations ouvrières membres du Front populaire qu’« elles, qui soutiennent l’Éthiopie, ne peuvent refuser aux Nord-Africains l’espoir de s’émanciper un jour et de mettre fin au régime odieux de la colonisation ». Un mois plus tard, l’Étoile nord-africaine, le Comité de défense des libertés en Tunisie et le Comité de défense des intérêts marocains présentaient un « plan de revendications immédiates pour l’Afrique du Nord, adressé au Front Populaire » (février 1936). Afin de ne pas se heurter à un refus, la question de l’indépendance nationale n’y est pas posée. Mais sont affirmées un certain nombre de revendications sociales et démocratiques en faveur des populations nord Africaines subissant le joug colonial.
Parmi les revendications politiques, les organisations nord-africaines indiquent qu’un « gouvernement de Front populaire devra s’attacher à renoncer à la politique de la race privilégiée qui a inspiré jusque-là toute la législation et l’organisation administrative dans les colonies », en vertu de quoi il est demandé « une large amnistie comprenant tous les déportés, exilés et prisonniers politiques à quelque parti qu’ils appartiennent » et « l’abolition de toutes les lois spéciales et de toutes les mesures d’exception telles que : le Dahir Berbère au Maroc ; le Code de l’indigénat et les lois forestières en Algérie ; tous les décrets scélérats en Tunisie », mais aussi « les libertés démocratiques élémentaires reconnues dans la loi française mais dont les populations colonisées sont privées, liberté de presse, de réunion, d’association, liberté de pensée, libertés syndicales, égalité devant le service militaire, etc ».
Le manifeste avance également des revendications sociales, en particulier l’enseignement primaire obligatoire et gratuit, l’enseignement de la langue arabe, l’application en Afrique du Nord de toutes les conquêtes de la classe ouvrière française, assurance sociale, chômage, semaine de 40 heures, etc., et l’arrêt des ventes-saisies et des expropriations collectives au profit de la colonisation officielle, le moratoire des dettes au profit des petits fellahs (paysans), des artisans et des petits commerçants, etc. Mais le Front populaire, c’est l’alliance des partis ouvriers avec une fraction de la bourgeoisie impérialiste et la subordination de ces partis aux intérêts de la préservation de l’Empire colonial. Même ces « modestes revendications », comme le dit ce manifeste, sont de trop. Face au refus obstiné des dirigeants des partis ouvriers SFIO et PCF, les dirigeants de l’ENA sont amenés à radicaliser leurs positions et notamment à s’opposer à la politique « d’assimilation » par laquelle le colonialisme français prétend s’appuyer sur des forces bourgeoises et petite-bourgeoises indigènes pour nier l’existence de nations souveraines en Algérie comme au Maroc et en Tunisie. Au printemps 1936, lors des obsèques d’un ouvrier algérien, Messali déclare : « La seule solution du problème est l’émancipation totale de l’Afrique du Nord et nous disons franchement que nous désirons et nous souhaitons voir se réaliser cette émancipation par l’aide effective de la France, en considération des intérêts communs ».
Le 3 mai, la coalition du Front populaire remporte les élections. Léon Blum, du Parti socialiste – SFIO, constitue un gouvernement avec le Parti Radical, parti bourgeois, soutenu au Parlement par le Parti communiste qui applique la politique de « front populaire » de Staline et de la bureaucratie. Pour justifier sa politique de subordination à la bourgeoisie impérialiste, Léon Blum déclare le 31 mai : « Non seulement le Parti socialiste n’a pas la majorité, mais les partis prolétariens ne l’ont pas davantage. Il n’y a pas de majorité socialiste ; il n’y a pas de majorité prolétarienne. Il y a la majorité du Front populaire dont le programme du Front populaire est le lieu géométrique. Notre mandat, notre devoir, c’est d’accomplir et d’exécuter ce programme. » Un programme qui, répétons-le, garantit la propriété privée des moyens de production, et donc l’exploitation capitaliste des travailleurs en France, tout comme ce programme garantit la perpétuation du joug colonial aux dépens des peuples opprimés de « l’empire français ». Le 24 mai 1936, un rassemblement de l’ENA au mur des Fédérés regroupe dix mille travailleurs maghrébins de la région parisienne, dans un double hommage à la Commune de Paris (1871) et au soulèvement anticolonial d’El Mokrani qui eut lieu en Algérie la même année. En juin 1936, El Ouma condamne le fait que « le gouvernement des camarades d’hier réponde aux cris d’angoisse du peuple nord-africain en lui envoyant des Commissions ». Le gouvernement Blum, en effet, va chercher à s’appuyer sur le Congrès musulman, un regroupement composite dont une fraction – notamment appuyée par l’antenne algérienne du Parti stalinien – prend position en faveur de « l’assimilationnisme », c’est-à-dire de la justification du joug colonial par la négation de l’existence d’une nation algérienne. Une position énergiquement combattue par l’ENA.
L’Étoile nord-africaine va aussi s’opposer au plan Blum-Violette. Benjamin Stora écrit : « Violette avait été en 1924 gouverneur général de l’Algérie. Léon Blum fit avec lui un projet d’assimilation qui donnait la citoyenneté française, sans renonciation au statut coranique, à environ 20 000 indigènes ou gens instruits. Accueilli favorablement par les “Élus”, avec réserve par les Oulémas, le projet fut catégoriquement rejeté et combattu par Messali, qui y voyait « un nouvel instrument du colonialisme, appelé, selon les méthodes habituelles de la France, à diviser le peuple algérien, en séparant l’élite de la masse ». Quant au PCF qui, jusque-là, avait traité le projet Violette de pot-de-vin de l’impérialisme pour acheter les élus, il l’appuya fermement, le considérant comme “le premier pas dans la voie des libertés politiques plus grandes pour les peuples coloniaux ((Messali Hadj, Benjamin Stora) » Le 14 juillet 1936, dans le défilé traditionnel auquel participent les organisations ouvrières, un puissant cortège de cinq mille travailleurs du Maghreb défile à l’appel de l’ENA sur des mots d’ordre nettement en faveur de l’émancipation nationale : « Libérez l’Afrique du Nord, libérez la Syrie, libérez le monde arabe ! ».
Le 23 juillet, une délégation du Congrès musulman effectue une tournée en France, qui doit valider la position « assimilationniste » afin de combattre l’aspiration des masses algériennes à l’indépendance. La délégation est reçue par Blum, par les radicaux et par Maurice Thorez au nom du comité central du parti stalinien. Mais même du point de vue des « assimilationnistes », la position de maintien de l’empire colonial qui fait partie du programme commun à toutes les composantes du Front populaire ne laisse aucune marge de manœuvre. Désabusé, l’un des membres de la délégation, Ben Badis, déclarera de retour à Alger : « Nous sommes revenus les mains vides et elles demeurent encore vides. »
Le discours de Messali Hadj au stade municipal d’Alger, le mot d’ordre de l’indépendance national fait son entrée en Algérie
Le 2 août, au stade municipal d’Alger, la délégation du Congrès musulman rend compte de sa tournée en France devant 20 000 Algériens, et veut y faire acclamer le rattachement de l’Algérie à la France. Messali Hadj, qui a voyagé dans le même bateau que les membres du Congrès, accompagné de quelques militants de l’ENA, demande la parole, provoquant l’embarras de la tribune, qui finit par lui accorder dix minutes. Il prononce son célèbre discours qui oppose l’élection d’une assemblée constituante souveraine à la tentative « assimilationniste » : « Au nom de l’Étoile nord-africaine je vous apporte le salut fraternel, la solidarité des 200 000 Nord-Africains qui résident en France. (..) Certes, nous approuvons les revendications immédiates, qui sont modestes, légitimes qui se trouvent dans la charte revendicative qui a été présentée au gouvernement du Front populaire, et que nous appuierons de toutes nos forces pour les voir réalisées, malgré leurs faiblesses, car la revendication la plus petite, la plus infime nous intéresse au plus haut point parce qu’elle contribuera à soulager la misère de cette malheureuse population.(..) Mais nous disons franchement, catégoriquement que nous désapprouvons la Charte revendicative quant au rattachement de notre pays à la France et la représentation parlementaire.
Ce rattachement a été la conséquence d’une conquête brutale, suivie d’une occupation militaire. Nous n’accepterons jamais que notre pays soit rattaché à un autre pays contre sa volonté, nous ne voulons sous aucun prétexte hypothéquer l’avenir, l’espoir de liberté nationale du peuple algérien.
Cet avenir appartient à la génération qui vient et c’est à elle seule qu’appartiendra le droit de décider comment elle entend diriger son sort et sa destinée. Nous voulons la création d’un Parlement algérien, élu au suffrage universel, sans distinction de race ni de religion.
Ce Parlement national algérien étant sur place travaillera sous le contrôle direct du peuple et pour le peuple. Nous pensons, quant à nous, que c’est là, le seul moyen pour permettre au peuple algérien de s’exprimer librement et franchement, à l’abri de toute oppression et intrigue administratives.
Mes frères, il ne faut pas dormir sur vos deux oreilles maintenant et croire que toute l’action est terminée, car elle ne fait que commencer. Il faut bien vous organiser, vous unir au sein de vos organisations pour être forts, pour être respectés, et pour que votre voix puissante puisse se faire entendre de l’autre côté de la Méditerranée. Pour la liberté et la renaissance de l’Algérie, groupez-vous en masse autour de votre organisation nationale l’Étoile nord-africaine qui saura vous défendre et vous conduira sur le chemin de l’émancipation. A bas le Code de l’indigénat ! A bas la loi d’exception et la haine des races ! Vive le peuple algérien, et vive l’Étoile nord-africaine ! »
Du point de vue du gouvernement de Front populaire, auquel revient la tâche de défendre l’empire colonial, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. L’heure est à la répression. C’est l’appareil stalinien, appareil au service de la politique contre-révolutionnaire de la bureaucratie de l’URSS, qui va monter en première ligne.
Dissolution et répression des dirigeants et militants indépendantistes
En juillet, soit quelques jours avant que Messali ne prononce son discours qui restera dans l’histoire, dans les possessions coloniales espagnoles au Maroc commence le coup d’État du général Franco. Coup d’État qui provoque immédiatement contre lui la résistance armée des ouvriers et des paysans de toute l’Espagne. Mais en Espagne également, dès janvier 1936, les principales directions ouvrières ont scellé un pacte de Front populaire en vue des élections. Dès le déclenchement du coup d’État, les dirigeants staliniens et sociaux-démocrates qui se sont subordonnés à la défense de la propriété privée opposent le « camp républicain » au « fascisme », tandis que les ouvriers et les paysans, eux, cherchent les voies de la révolution prolétarienne, seul moyen d’abattre le fascisme. En France, le Front populaire exige que tous se rangent « du côté de la République », sans toutefois lui livrer la moindre cargaison d’armes. Les militants de l’ENA refusent alors d’être transformés en force d’appoint du régime de Madrid qui, s’il se proclame démocratique, refuse de libérer le Maroc du joug colonial.
En septembre-octobre 1936, El Ouma affirme : « Il faut que l’on sache que nous ne voulons pas rester les éternels dupes ! La guerre de 1914 nous a suffisamment échaudés ! Il faut qu’on sache que nous ne sommes pas des mercenaires complaisants. Si nous devons nous battre, nous voulons savoir pour qui et pourquoi nous nous battons ! Nous posons la question, il faut qu’on nous réponde. Et cela par des actes, et non par des promesses. La vie des Algériens est aussi chère que celle des autres. S’ils doivent la sacrifier, ils veulent savoir pour quoi et pour qui ! » El Ouma ajoutait : « Nous ne servirons de troupes de choc à aucun parti. Notre corps n’est pas plus à vendre que notre âme. Si un jour nous devions mourir, messieurs, sachez-le bien, ce ne sera pas pour votre cause, ce ne sera pas non plus pour un idéal autre que le nôtre ! (.…) Quant au danger fasciste en général, et à celui d’Espagne en particulier, nous croyons également lui trouver un remède très simple : s’il s’inquiète à ce point, il n’y a pour le Front populaire espagnol qu’à proclamer l’indépendance du Maroc ! »
Il est évident qu’une telle proclamation – à peine treize ans après l’écrasement conjoint de la République du Rif par les impérialistes français et espagnols – aurait probablement radicalement modifié le cours de la révolution espagnole, et au-delà le cours de l’histoire. Un soulèvement des masses opprimées au Maroc aurait certainement disloqué l’armée dirigée par les généraux Franco et Mola.
Pour sa part, le groupe trotskyste en Espagne déclara : « Nous soutenons le droit des minorités nationales à disposer librement de leur destin et le droit du peuple marocain à la liberté, jusqu’à la séparation. Le Maroc aux Marocains ! Dès la proclamation publique de ce mot d’ordre, il se produira au Maroc un bouillonnement insurrectionnel qui entraînera avec lui la décomposition de l’armée mercenaire fasciste. »
Une délégation des nationalistes marocains du Comité d’action marocain ira jusqu’à se rendre en Espagne en août 1936 pour plaider cette cause auprès des dirigeants républicains. Conformément à leur position internationaliste et anticolonialiste, les militants trotskystes soutiennent non seulement cette démarche, mais participent également à la délégation.
Si à Barcelone, la délégation marocaine n’eut aucune peine à convaincre le Comité central des milices antifascistes et le gouvernement de la Généralité de Catalogne, elle reçut par contre une fin de non-recevoir de la part du gouvernement central dirigé par Largo Caballero et soutenu par les staliniens. Dans Révolution dans la guerre d’Espagne (1930-1939), l’ancien dirigeant du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), Wilebaldo Solano commente : « organiser un soulèvement des masses au Maroc contre la domination coloniale espagnole, avec tous les risques que cela comportait pour la domination coloniale française au Maroc, aurait été « évidemment contraire aux intérêts des démocraties occidentales soucieuses de leur emprise sur leur empire colonial. Le Front populaire étant le garant de l’unité du territoire espagnol, l’offre des nationalistes marocains est rejetée. » La proposition des nationalistes marocains menaçait de porter atteinte aux possessions coloniales de la bourgeoisie espagnole, donc à la propriété privée, et c’est pourquoi le Front populaire et tous ses protagonistes la refusèrent. C’est ainsi que le Front populaire en Espagne tourna délibérément le dos à une initiative « qui aurait pu changer le cours de l’affrontement entre la République et le fascisme international », ajoute Solano.
En France, le refus de l’ENA de soutenir le pouvoir colonial au nom de la « lutte antifasciste » est le prétexte saisi par le PCF pour engager une campagne déchaînée contre l’ENA. De la même façon, en France ou en Espagne, tous ceux qui, du point de vue de la classe ouvrière, s’opposent à la politique d’alliance avec la bourgeoisie, les militants trotskystes évidemment, mais aussi certains anarchistes, socialistes de gauche, etc. sont calomniés et qualifiés d’« hitléro-trotskystes » et pourchassés, de la même façon, les militants de l’ENA sont accusés d’être des « hitlériens », et de s’être rendus coupables de « collusion avec le fascisme et avec Franco ». Quelques mois plus tard, l’organe « théorique » des staliniens français écrira ainsi : « Ceux qui, n’ayant rien compris ou rien voulu comprendre à la situation politique en France, et dans le monde, voudraient voir se dresser aujourd’hui même les peuples coloniaux dans une lutte violente contre la démocratie française, sous le prétexte de l’indépendance, travaillent en réalité à la victoire du fascisme et au renforcement de l’esclavage des peuples coloniaux » (Les Cahiers du bolchevisme, 20 mai 1937). Cette campagne va aller crescendo jusqu’à l’utilisation de la répression étatique par le gouvernement du Front populaire. L’Étoile Nord-Africaine, membre constitutif du Rassemblement populaire en juillet 1935, est dissoute le 26 janvier 1937, par le gouvernement du Front populaire, utilisant le décret Régnier de 1935 sur la « répression des manifestations antinationales et contre la souveraineté française en Algérie ». Deux jours avant l’interdiction, le service d’ordre stalinien expulsait physiquement d’un meeting du Congrès musulman les militants de l’ENA qui venaient d’entonner l’hymne de l’indépendance. Quelques jours plus tard, « L’Humanité » publia un long article critiquant l’ « hostilité des chefs de l’Étoile nord-africaine à notre parti et au Front populaire », sans jamais condamner sa dissolution. Pour Imache Amar, l’un des dirigeants de l’ENA : « La collaboration des chefs des partis ouvriers n’est pas une garantie, elle constitue plutôt une menace aussi bien pour les prolétaires que pour les colonisés. » Le Front populaire n’était « qu’un mot comme les autres ; il refuse d’accorder des libertés aux Rifains, il tolère la conquête de l’Éthiopie. C’est le Front populaire français qui dissout notre organisation et applique le bâillon. C’est dans l’ordre et dans la logique, car c’est toujours la bourgeoisie impérialiste qui gouverne, qu’elle s’appelle gauche ou droite ».
« Ils nous ont trahis ! », écrit Imache Amar dans une édition spéciale d’El Ouma datée du 29 janvier 1937 : « Le Front populaire est parjure, le Front populaire a immolé un de ses membres avec l’appui des communistes ! L’Étoile nord-africaine, adhérente au Front populaire vient d’être dissoute par ce même Front populaire ! Le parti politique qui avait le plus recherché l’alliance avec nous, le Parti communiste français, et sur lequel beaucoup des nôtres croyaient pouvoir compter s’est fait l’adversaire le plus acharné et le complice du gouvernement qui vient de nous dissoudre. Les attaques les plus insensées et les plus injustifiées n’avaient pour but que de préparer l’opinion au coup terrible que le gouvernement s’apprêtait à porter à une organisation des travailleurs musulmans. “Hitlériens”, nous qui avons combattu le fascisme et souffert par lui plus qu’aucune organisation ou parti ? “Hitlériens”, nous qui nous sommes placés aux côtés des travailleurs dès la première minute ? Nous qui avons manifesté avec le peuple et qui avons soutenu sa lutte en toutes circonstances ? Allons donc, messieurs les “camarades prolétaires” ! il n y a pas un travailleur sensé et honnête qui puisse croire à vos sornettes. Dites plutôt que vous avez pris la place de l’impérialisme ou que vous avez endossé sa livrée et que vous êtes devenus des chauvins de la pire espèce, alliés du colonialisme. Car enfin le programme de L’Étoile nord-africaine date de 1926. Depuis cette date, vous connaissiez son programme et aussi ses dirigeants. Le connaissant, vous l’aviez approuvé par vos déclarations. Mieux, vous l’aviez soutenu et défendu par vos avocats, et cela jusqu’en juin 1936. C’est-à-dire tant que vous n’étiez pas au pouvoir. C’est-à-dire avant que vous ne chantiez La Marseillaise et avant que ceux que vous appeliez les “gueules de vache” ne soient devenus des “camarades généraux” ? Du changement ? Certes, il y en a eu, mais pas chez nous. Si la préoccupation de la “défense nationale” vous laissait un peu de répit, vous pourriez peut-être vous rappeler votre ancienne doctrine qui était pour la défense des opprimés et la libération des colonies. Mais c’était l’époque où vous étiez contre la bourgeoisie et contre la guerre. Aujourd’hui, vous êtes vous-mêmes devenus bourgeois et vous êtes plus qualifiés que quiconque pour faire surarmer votre patrie et opprimer vos esclaves. C’était inattendu, beaucoup des nôtres n’osent pas en croire leurs yeux. En faisant passer pour fascistes ceux-là mêmes qui ont attiré la haine du fascisme, vous ne ferez que provoquer un antagonisme entre les ouvriers français et algériens. Vous nous avez admis au Front Populaire. Mais maintenant, il faut nous noyer et pour cela, il faut nous faire passer pour enragés. D’autres, comme vous le savez, ont déjà suffisamment cogné sans résultat : vos coups, même donnés en traître, ne feront que nous rendre plus vigoureux. Et quelle que soit l’issue du combat, nous serons vainqueurs parce que l’opinion française elle-même vous confondra et vous condamnera si votre conscience ne vous inflige pas le châtiment d’avoir renié votre doctrine, piétiné vos promesses et parjuré le serment du 14 juillet 1935, “le pain, la paix, la liberté”. “La liberté pour tous”, mais vous ne la voulez que pour vous et pour vous seulement».
La « nouvelle politique » du PCF et partant du PCA qui en dépendait, initiée à partir des années 1925/1926, ira crescendo en renforçant ses traits réactionnaires. En 1937, à l’occasion du 9e congrès du PCF, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, expliquait : «l’intérêt des peuples coloniaux est dans leur union avec le peuple de France, et non dans une attitude qui pourrait favoriser les entreprises du fascisme et placer, par exemple, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, sous le joug de Mussolini ou de Hitler, ou faire de l’Indochine une base d’opérations pour le Japon militariste. »
Et dans un discours à Alger, en 1939, Thorez renchérie « Nous voulons une union libre entre les peuples de France et d’Algérie. L’union libre, cela signifie certes le droit au divorce, mais pas l’obligation du divorce. J’ajoute même que dans les conditions historiques du moment, ce droit s’accompagne pour l’Algérie du devoir de s’unir plus étroitement encore à la démocratie française ».
Léon Feix, responsable du PCF pour les colonies, écrit dans les Cahiers du communisme : « Certains dirigeants nationalistes préconisent la fusion des trois pays au sein d’un Maghreb arabe ou musulman, depuis le Maroc jusqu’au Pakistan […]. Il est naturel que les Algériens, les Tunisiens, les Marocains éprouvent les uns pour les autres des sentiments fraternels […]. Mais cela ne justifie pas une communauté politique contre laquelle jouent tant d’éléments historiques, géographiques, économiques et autres. Une autre voie est possible, ou mieux, encore possible, pour les peuples de l’Afrique du Nord : la voie de l’Union française. »
Cette politique a rejeté les dirigeants et les militants de l’Etoile, (puis du PPA) et partant les travailleurs dans les bras des courants « pan-arabistes », vers qui ils vont chercher un soutien. Des liens étroits seront établis au cours d’un long voyage au proche-orient de Messali Hadj. Signe des « temps nouveaux » il en reviendra transformé : il s’est laissé pousser une longue barbe et porte des habits traditionnels. L’Etoile Nord-africaine,( puis le PPA), constituée dans le mouvement ouvrier, et composée d’une majorité de travailleurs et dotée d’un programme juste , glisse peu à peu jusqu’à devenir une organisation petite bourgeoise radicale. Ses quelques références internationalistes (principalement par Messali Hadj) s’exprimeront seulement dans les grandes occasions. Cette évolution est entièrement de la responsabilité des staliniens.
8 mai 1945 : la France coloniale assassine 45 000 algériens. Le PCF et le PCA approuvent et appellent à la répression
Dans ses mémoires, Messali Hadj reviendra sur les réactions, en France, à la deuxième dissolution de l’ENA et à la répression : « Le Front populaire était au pouvoir quand on arrêta les dirigeants, peut-on dire cependant que tous les Français et que tous les membres du Front populaire en étaient responsables ? Non ! Beaucoup de Français, hommes et femmes, s’étaient opposés à la répression et aux arrestations, alors que très peu d’entre eux, pourtant, étaient favorables à cette époque à l’indépendance des colonies. Parmi les gens organisés, seuls les trotskystes étaient en effet clairement pour l’indépendance des peuples opprimés. Ces braves Français, nous les appelions, par amitié, la poignée de la Baraka».Dissoute par le gouvernement Blum soutenu par le PCF « l’étoile nord-africaine » va se reconstituer le 11 mars 1937 sous la dénomination de « Parti du Peuple Algérien ». Il reprend le programme de l’ENA. Celle-ci était essentiellement composée de militants émigrés. Le PPA s’implante rapidement et massivement en Algérie 10 ans après le discours historique de Messali Hadj à Bruxelles au cours du « congrès anti colonialiste ». Il a alors déclaré : «le peuple algérien qui est sous la domination française depuis un siècle n’a plus rien à attendre de la bonne volonté de l’impérialisme français pour améliorer son sort».
Les dirigeants du PPA sont arrêtés en octobre 1937 et traduits en novembre devant les tribunaux d’Alger. Défendu, par le fils du gendre de Karl Marx, Messali Hadj prononcera un discours programme : « Notre principale revendication politique est la création d’un parlement algérien, mais non pas sur le modèle de celui qui existe déjà sous la forme de délégations financières et qui constitue un parlement antidémocratique. Nous demandons sa transformation en assemblée algérienne élue au suffrage universel sans distinction de race ni de religion. La France du « Front Populaire » va-t-elle s’obstiner à maintenir sa politique actuelle ? Laissera-t-elle le Code de l’indigénat et les lois d’exception continuer à servir contre les autochtones ? Refusera-t-elle toujours les libertés démocratiques au peuple algérien ? Nous n’avons aucun goût ni pour le fascisme ni pour l’impérialisme, nous aimons la liberté, la démocratie et repoussons de toutes nos forces toutes servitudes et toutes pressions». Le « front populaire », dont parle Messali Hadj est ici identifié au PCF qui est déjà la principale formation ouvrière française.
Tous les dirigeants seront emprisonnés. 10 en mars 1938, 28 en septembre 1939. Messali Hadj restera en prison jusqu’en 1946. Le fameux conseil de la résistance dirigé par De Gaule l’enverra en exil à Brazzaville pour son refus d’appeler les algériens à participer à « l’effort de guerre ». Il exige que les membres dirigeants du PPA soient libérés, que le parti soit autorisé à tenir son congrès. Et c’est après seulement ce processus que le parti décidera. Ces exigences il les avait formulés, dans les mêmes termes au gouvernement de Vichy, puis au général français Girault, aux responsables américains après leur débarquement en Afrique du nord. A chaque fois, pour toute réponse, ses conditions d’incarcération et celles de ses compagnons seront aggravées. En final il sera exilé au Congo ou il restera encore une année pleine après la fin de la seconde guerre mondiale. Sans ses dirigeants durant toute cette période le PPA se reconstitue tout de même dans la clandestinité. Le 1 er mai 1945 il organise une manifestation de 20 000 personnes dans Alger et d’autres à Oran et Blida. Elles furent réprimées sauvagement. Au lieu de dénoncer la répression des manifestions qui avait fait plusieurs morts, la CGT et le Parti communiste algérien accusèrent le PPA d’avoir fomenté « une provocation » Dans un tract diffusé le 3 mai 1945, le Parti communiste rappelait que le 1er mai 1945 avait été une « grandiose journée » de « lutte républicaine et anti fasciste » perturbée par « des hommes à la solde de l’ennemi » qui « ont fait couler le sang innocent ». Le tract ajoutait que la « provocation » venait « du PPA qui prend ses mots d’ordre à Berlin chez Hitler ». Selon le PCA, le Parti du Peuple Algérien était « le parti qui applique en Algérie les mots d’ordre que donnent les hitlériens à la radio nazie».
Le 8 mai les Algériens sortent à Sétif, Guelma et Kherrata, trois villes de l’est du pays, pour exiger leurs droits, réclamer la libération de Messali Hadj et ses compagnons. 45 000 seront tués par l’armée française au cours de plusieurs semaines sanglantes. Le PCF, qui a délégué des ministres au premier gouvernement De Gaulle, qualifie les chefs nationalistes de « provocateurs à gages hitlériens » et demande que « les meneurs soient passés par les armes ».
Le 10 mai, une délégation de «communistes algériens » se rend auprès du gouverneur général à Alger. Elle dénonce les «agents hitlériens du PPA » et demande explicitement leurs arrestations. Le 11 mai L’Humanité, organe central du PCF, reprend, sous le titre « À Sétif, attentat fasciste le jour de la victoire », un communiqué du gouvernement général en Algérie, dénonçant des « éléments troubles d’inspiration hitlérienne ». Commentaire de Léon Feix membre du bureau politique du PCF « Qu’il y ait parmi eux quelques hitlériens, c’est d’autant plus évident que le chef pseudo-nationaliste tunisien Bourguiba était en Allemagne au moment de la capitulation hitlérienne et vient d’arriver dans un pays d’Afrique du Nord ». Le 12 mai 1945, l’Humanité écrivait : «Les instruments criminels de la grosse colonisation sont le PPA, Messali et les mouchards à sa solde qui, lorsque la France était sous la domination nazie, n’ont rien dit et rien fait et qui, maintenant, réclament l’indépendance. Ce qu’il faut, c’est châtier impitoyablement les organisateurs des troubles ! ». Le même jour le comité central du PCF adoptait une résolution qui demande « Il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute ». Le 19, L’Humanité, dénonce toujours « les tueurs hitlériens ayant participé aux événements du 8 mai » et « les chefs pseudo-nationalistes qui ont sciemment essayé de tromper les masses musulmanes, dans leur tentative de rupture entre les populations algériennes et le peuple de France ». Presque un mois après, le 31 mai, l’irrémédiable est écrit dans le journal stalinien : « On apprend l’arrestation, après les événements du département de Constantine, de Ferrat Abbas, Conseiller général, président du Comité des Amis du Manifeste. Une mesure identique a été prise à l’égard du docteur Saâdane, médecin à Biskra, membre du Comité directeur de la même organisation. Il est bien que des mesures soient prises contre des dirigeants de cette association pseudo-nationale, dont les membres ont participé aux tragiques incidents de Sétif ». Presque un an après on peut lire le compte-rendu explicite, dans L’Humanité, du discours au congrès du PCF de Paul Caballero, au nom de la délégation du PCA, «Le peuple algérien a les mêmes ennemis que le peuple français, et ne veut pas se séparer de la France. Ceux qui réclament l’indépendance de l’Algérie sont des agents conscients ou inconscients d’un autre impérialisme. Nous ne voulons pas changer un cheval borgne pour un aveugle », s’écrit-il sous les applaudissements du Congrès. Depuis le début des années 2000, en général le 9 mai, le journal l’Humanité publie chaque année de longs articles intitulés invariablement : «L’autre mai 1945 : un massacre colonial occulté à Sétif ». Mais dans tous ces articles pas un mot sur la politique du Parti Communiste à cette époque, alors qu’il a tout de même largement contribué à ce que cette « page sombre » soit «occultée»… et même un peu plus ! Le journal l’Humanité ne dit rien de tout cela. Il laisse ainsi ses lecteurs croire que le Parti Communiste avait à l’époque condamné ces massacres. Il n’en a rien été. L’auto critique faite beaucoup plus tard, après la sortie des ministres staliniens du gouvernement De gaulle, ne change rien à l’affaire. Le mal amorcé dans les années 1920-1930 est conforté avec de lourdes conséquence : les militants indépendantistes perdront toute illusion sur « les valeurs démocratiques » que porteraient la France ; c’est à partir de là que s’impose l’idée d’engager la lutte armée pour conquérir l’indépendance nationale; la trahison du PCF et du PCA amèneront les militants indépendantistes et les masses algériennes à mettre un signe égal entre «communistes » et partisans du colonialisme créant ainsi un obstacle majeur à la construction du parti ouvrier de masse capable de combiner les luttes d’émancipations nationale et sociale.
Cette politique n’a pas été appliquée sans réaction. De nombreux militants l’ont contesté. Une crise se noue à l’intérieur du PCA qui donnera lieu à son évolution sur de nombreuses questions dont celle de l’indépendance. Il ne pouvait en être autrement sans risquer de se couper totalement de la population « colonisée ». Ahmed Akkacha, membre de la direction du PCA à l’époque, apporte une explication sur cette politique d’adaptation à la société coloniale. Sa déclaration a été faite en 2009, soit 64 ans après. Il a dit : « Les communistes, qui n’avancent que lentement dans leur politique d’algérianisation, pourtant recommandée depuis longtemps par le Komintern, sont paralysés par les pesanteurs de la composante européenne de leur parti, en majorité réticente à l’égard de l’idée de nation algérienne et d’indépendance». D’autres témoins et historiens qui travaillent sur le PCF et le PCA ajoutent une remarque lourde de sens : « Il faut compter aussi sur le poids de l’influence du PCF, dont le PCA a longtemps été formellement la structure locale en Algérie, car le parti français avait tendance à estimer que c’était à ses propres instances notamment via les délégués successifs, qu’il envoyait dans ce territoire comme « instructeurs », auprès des communistes algériens de fixer l’orientation politique des communistes en Algérie, et cette orientation était subordonnée aux choix politiques du PCF pour la France ».
Autre témoignage. Dans ses Mémoires, Sadek Hadjerès, principal dirigeant du PCA et du PAGS pendant plusieurs décennies, raconte cette anecdote. : « En 1943, (il est alors jeune militant du PPA), il engage le débat avec un militant, « un des Européens communistes les plus sympathiques et les plus actifs du village ». Il lui demande : «Pourquoi parais-tu si tiède envers la revendication d’indépendance ? ». Et celui-ci rétorque : « Êtes-vous sûrs que l’indépendance est une bonne chose pour vous ? Vous auriez plus de liberté avec une France socialiste. Dans tous les cas, vous, les musulmans, vous n’y arriverez jamais ». « Mais pourquoi donc ? » lui demande Sadek Hadjeres. Réponse du militant européen, « Parce que vos femmes sont voilées ! ». Derrière cet échange se cachait un véritable choc des cultures : même ce « communiste actif et sympathique » ne pouvait jamais imaginer une sortie de la situation coloniale à l’initiative des musulmans, soit de neuf Algériens sur dix… Combien étaient-ils, les militants européens d’Algérie dans ce cas ?
D’autres questions auraient mérité d’être posées : N’y a-t-il pas de liens entre l’orientation politique de l’appareil international stalinien et la persistance de ces sentiments de « militants communistes d’origine européennes » ? Qu’ils soient encore vivaces ne sont-ils une nouvelle preuve de sa dégénérescence vingt-sept ans après la création du PCF et dix ans après la formation du PCA ? N’ont-ils pas tourné le dos au combat qui avait été mené par Lénine et Trotsky à la naissance de la troisième internationale ?
Le ver était dans le fruit
L’évolution de l’Étoile nord-africaine qui glisse progressivement, d’un programme combinant la lutte pour l’indépendance nationale et l’émancipation ouvrière, vers des thèses indépendantistes mais moins ouvrières, est le résultat le plus remarquable du processus de stalinisation, à partir de la fin des années 1920, de l’Internationale communiste et du PCF. Ce parti, il faut le rappeler, s’est constitué sur les os de la vieille SFIO dont la direction s’était rangée du côté de sa bourgeoisie pendant la Première Guerre mondiale. La stalinisation du PCF s’est trouvée facilitée car certains dirigeants de ce parti étaient membres de la direction de la SFIO en 1914 et avaient été « social-chauvins ». C’est pour les contenir que les bolcheviques avaient ajouté une 21e condition à l’adhésion à l’Internationale communiste.
Cette condition, devenue la 8 ème du document-, stipulait clairement que « tout parti appartenant à la 3e Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de ses impérialistes aux colonies, de soutenir, non en parole mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole… »
La SFIO qui, si elle condamne les abus de la colonisation, ne la remet jamais fondamentalement en cause. C’est ce parti tel qu’il est, majoritairement composé de militants européens, qui fonde la fédération d’Algérie du PCF (le futur PCA).
Selon une étude de la chercheuse Eloïse Dreure ; « Il semblerait que les socialistes d’Algérie, majoritairement européens, aient négligé l’importance de ces conditions au moment de leur ralliement à l’IC. En effet, en 1921, une enquête d’opinion menée auprès des fédérations d’Algérie révèle que sur la question indigène, l’idée qui domine chez les communistes algériens et que l’on retrouve dans les articles de « La Lutte Sociale », est celle de combattre les tendances nationalistes. Dans la lignée des pratiques de la SFIO, l’idée demeure que seule la révolution dans les métropoles impérialistes pourra libérer les colonies. Pour l’heure, la priorité serait de travailler à une assimilation des indigènes afin qu’ils obtiennent les mêmes droits que les citoyens français, sans remise en cause de la souveraineté française. (…) Pour ces militants, leurs réserves sur certaines des 21 conditions ne remettent pas en cause leur engagement. Mais pour l’IC, l’adhésion sans réserve des fédérations à ces 21 conditions est primordiale. (…) L’IC ne cesse, dès lors, d’appeler le PCF à « combattre impitoyablement les tendances réactionnaires existant même parmi certains éléments ouvriers et consistant dans la limitation des indigènes».
L’exemple le plus connu et peut-être le plus parlant, pour illustrer la façon dont se sont manifestées ces « tendances réactionnaires » et comment y a répondu l’Internationale Communiste de Lénine et Trotsky, est celui de la motion de Sidi-Bel-Abbès et de sa condamnation par l’IC.
La chercheuse raconte : « En 1922, la section du Parti communiste de Sidi-Bel-Abbès, section la plus importante de la région d’Oran, rédige une motion qui combine une affirmation de l’idéologie marxiste et une série de préjugés partagés par la communauté pied-noir à l’égard des musulmans, tout en insistant sur le fait que la libération du prolétariat indigène de l’Afrique du Nord ne pourra se faire qu’après la révolution métropolitaine et qu’il est alors vital de ne pas abandonner les colonies ».
Cette motion passe alors plutôt inaperçue mais, en septembre 1922, le congrès interfédéral d’Afrique du Nord, à Alger, adopte une résolution dans le même esprit et nomme Maxime Guillon, le secrétaire de la section de Sidi-Bel-Abbès, secrétaire fédéral.
La principale opposition viendra du IVe congrès de l’Internationale Communiste de décembre 1922. C’est Léon Trotsky qui se charge lui-même du rapport sur la crise de la section française. Une résolution est adoptée. Il y est affirmé que l’« extrême lenteur » du parti français à avancer d’un « socialisme parlementaire » vers un « communisme révolutionnaire » ne s’explique pas par « les conditions uniquement objectives, par les traditions, par la psychologie nationale de la classe ouvrière, etc., mais […], avant tout, [par] une résistance directe et parfois exceptionnellement opiniâtre des éléments non communistes qui sont encore très forts dans les sommets du Parti ». Le congrès fait une recommandation, qui ne sera jamais appliquée : « notre activité dans les colonies doit s’appuyer, non pas sur des éléments aussi pénétrés de préjugés capitalistes et nationalistes, mais sur les meilleurs éléments des indigènes eux-mêmes et, en premier lieu, sur la jeunesse prolétarienne indigène».
L’historien Emmanuel Sivan note ainsi que, si seule la section de Sidi-Bel-Abbès est alors condamnée par l’IC, « sa mentalité est pourtant largement répandue au sein des communistes d’Algérie. (…) Toujours est-il que la condamnation de l’IC, lors de son 4e congrès, provoque des démissions massives en Algérie, dont celle de Maxime Guillon. Un congrès fédéral est alors convoqué en urgence, en janvier 1923, par la fédération d’Alger. Un programme d’action en matière indigène est adopté, d’abord pour se conformer aux exigences de l’IC, mais surtout pour éviter les conflits au sein du Parti. Des concessions de pure forme sont faites, mais le fond reste sensiblement le même ».
La stalinisation de la fédération communiste d’Algérie, menée directement par « la commission coloniale » du PCF, est facilité par l’état d’esprit, comme on l’a vu, des « communistes européens ». Et lorsque le PCF décide d’abandonner, dans les années 1930, le mot d’ordre « d’indépendance nationale » au profit de celui « d’union française », ou d’appeler, notamment après la fin de la seconde guerre mondiale, à la répression contre les militants nationalistes, il n’y a que très peu de contestation. Les militants « musulmans » quittent le parti pour rejoindre particulièrement le PPA.
Sur la scène politique algérienne le PCA (constitué sous cette forme formellement indépendante par rapport au PCF en 1937) est le plus petit des partis. Sa politique, qui tourne le dos aux aspirations « indépendantistes » des masses, en est totalement responsable. Les travailleurs, les jeunes et de manière générale tous ceux qui cherchent à combattre le colonialisme se tournent vers le PPA-MTLD qui leur semble, dans les faits, lutter avec persévérance pour l’indépendance nationale. L’évolution de Messali Hadj, débutant sa vie militante dans le mouvement ouvrier pour se tourner progressivement vers le nationalisme petit bourgeois, est symptomatique de l’évolution des militants de la génération des années 1920. Dans les années 1930 et après les militants et les masses iront directement vers les organisations nationalistes.
Mais si le PCA est peu développé numériquement il a une importance politique qu’il tire de ses liens avec le PCF et partant avec la bureaucratie stalinienne. Il est impossible de comprendre sa politique et ses objectifs en ne tenant pas compte de cet aspect des choses. Ses fluctuations politiques, contre l’indépendance nationale dans les années 1930, ses dénonciations des militants du PPA et son appel à leur répression après la seconde guerre mondiale, son redressement « formelle » après 1947 ne peuvent être saisies sans tenir compte de sa politique arque boutée sur les intérêts de la bureaucratie stalinienne à l’échelle mondiale.
Avant la fin de la seconde guerre mondiale Staline signe avec les principaux impérialismes les accords de Yalta et Postdam. Ils prévoient un partage des tâches et des zones d’influences. Le PCF devient le défenseur des intérêts de l’état bourgeois français dans une période, celle d’après-guerre, où il est terriblement affaibli.
Ces limites voleront en éclats devant la poussée des masses au début « de la guerre froide». Celle-ci n’est pas une réorientation « révolutionnaire » de la politique de la bureaucratie stalinienne. Elle est d’abord une pression de l’impérialisme sur la bureaucratie stalinienne la contraignant d’y faire face pour préserver ses intérêts et privilèges. Dans ce contexte exceptionnel les directions des PC chinois et indochinois sont obligées d’aller plus loin que les limites fixées par les accords de Yalta et Postdam. Dans les pays capitalistes avancés et les colonies les PC radicalisent leurs actions mais en maintenant les limites entendus durant la guerre.
En France les ministres staliniens quittent le gouvernement. Le PCF est obligé de supporter la grève générale des travailleurs de Renault mais en la limitant à la satisfaction des revendications économiques, sans chercher à la généraliser et sans jamais poser la question du départ du gouvernement.
En Algérie le PCA parle enfin d’indépendance nationale mais sans lui fixer l’objectif naturelle de séparation d’avec la France coloniale. Il est contraint de faire son auto critique sur ses positions de mai 1945. Il participe activement à la campagne pour la libération des militants du PPA y compris Messali Hadj. Il fait une place plus importante aux militants « musulmans » au sein de la direction. A la veille du 1 er novembre les européens restent cependant majoritaires. Ils sont 23 contre 22. Le PCA exclu les militants « européens » et « musulmans » qui avaient été particulièrement actifs dans la dénonciation des nationalistes. Il se donne un second organe, « Liberté », plus ouvert aux aspirations des masses. La fracture entre « européens » et « musulmans » semble dépassée. Les uns comme les autres sont unifiés autour de ce qui leur semble être une nouvelle et juste orientation. L’unité avec les organisations nationalistes à court. Cependant sur ce point il y a des coups de canif, comme celui de ne pas boycotter, sous la pression du PCF, les élections cantonales comme l’avaient décidé les autres formations politiques algériennes. Toutes ces réorientations étaient nécessaires. Le risque était, en effet, grand de le voir disparaitre ou de se couper définitivement des masses. En tout état de cause il fait illusion. De nombreux travailleurs et d’intellectuels rejoignent le parti.
Le PCF reste présent dans la vie du PCA. Le PCA se prononce « formellement » pour l’indépendance nationale dans la perspective de « l’union française». Le contenu de la politique du PCA durant cette période est contenu dans le rapport de Larbi Bouhali, son secrétaire général prononcé le 12 novembre 1950. Il est ici commenté et rapporté par l’historien communiste Alain Rusio : « L’immense majorité, la quasi-totalité de notre peuple aspire à une véritable libération nationale, que notre parti a conscience d’exprimer sous la formule de réelle indépendance », mais assortie du maintien de « liens fédératifs » comparables à ceux des républiques soviétiques d’Asie. Le parallèle n’est pas seulement théorique : l’Algérie choisira l’indépendance pleine et entière si la France reste « aux mains de la réaction et du fascisme », mais pourra lui rester liée si advient « une République française vraiment démocratique. Ce « par exemple » est une jolie formule… qui masque tout de même bien des hésitations devant l’exigence radicale, absolue, de l’indépendance. À l’Assemblée nationale, les orateurs du PCA défendent désormais à chaque occasion, au milieu d’incessantes interruptions, la thématique de la libération nationale, tout en l’assortissant, là aussi, de l’association avec la lutte du peuple de France ».
Ces contradictions, y compris l’existence de « communistes » colonialistes dans le PCA, ne découlent donc pas des seuls sentiments personnels mais découlent des choix politiques, en France, en Algérie et ailleurs dans le monde, déterminés directement en fonction des besoins et des intérêts de la bureaucratie stalinienne à Moscou. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, elle devait scrupuleusement appliquer les accords de Yalta et de Potsdam, qu’elle avait contractés avec l’impérialisme, c’est-à-dire préserver l’ordre impérialiste en Europe de l’Ouest et dans « ses colonies ». Cette politique a eu pour résultats la division en deux de l’Allemagne, la division des Indes, la liquidation de la révolution grecque par l’armée britannique sans réaction de l’armée rouge, la tentative de liquider la révolution en Yougoslavie, au Vietnam et en Chine. Staline fait pression pour que les communistes dans ces pays se limitent à agir dans le cadre de la société bourgeoise. Le PCF participe activement à la reconstruction de l’État bourgeois français. Maurice Thorez, principal responsable de ce parti, déclare : « Un seul État, une seule armée, une seule police… », ce qui l’amène à ne pas soutenir la grève des travailleurs de Renault au nom de cette politique. Il est également sourd, pour le moins, devant la répression contre les peuples colonisés. En plus du nord constantinois en Algérie en 1945, il y a eu aussi les massacres à Madagascar en 1947 et en 1948. En 1947, les députés du PCF votent les crédits pour la guerre d’Indochine. La politique du PCF vis-à-vis de l’Algérie n’est pas singulière. Elle est cohérente avec ses autres aspects car elle est déterminée par les intérêts de la bureaucratie à Moscou.
Jean Pierre Vernant, militant critique au sein du PCF rappelle : « En première page, L’Humanité annonçait d’autres troubles, en un autre point de l’empire colonial français : à Damas. Là, les événements allaient, quelques jours plus tard, conduire à l’indépendance de la Syrie et du Liban. Quelle interprétation l’organe central du Parti communiste donnait-il des premiers craquements ébranlant les bases du colonialisme français dans le Proche-Orient ? Rapportant les dépêches d’agence signalant que, le mardi 29 mai 1945, la gendarmerie syrienne et la population avaient attaqué la garnison française, L’Humanité proposait à la classe ouvrière française l’explication suivante : « Des informations concordantes émanant de diverses sources permettent d’affirmer que des éléments doriotistes agissant dans divers milieux et de divers côtés ont joué un rôle particulièrement important dans ces regrettables événements ».
A partir de la fin 1946 les tensions entre la bureaucratie stalinienne et l’impérialisme contraignent les ministres staliniens à quitter le gouvernement bourgeois. En Algérie, mais pas encore en France, la direction du PCA entame de rectifier le tir sous la double pression des masses et de ses militants « musulmans».
Alain Rusio, écrit : «Après cette tempête dévastatrice (8 mai 1945), ils sont confrontés à un choix stratégique : soit persister dans la voie de la dénonciation du mouvement national, et apparaître aux yeux des masses algériennes comme des agents ou, pour le moins, des alliés de la répression coloniale, soit modifier l’analyse, et ainsi tenter de se réinsérer progressivement dans la vie politique de la colonie. C’est alors, au sens propre de l’expression une question de survie».
Un début d’auto critique est esquissé. Alain Rusio écrit : « En mars 1946 a lieu le IIIe congrès du PCA (au foyer civique d’Alger). Le nouveau comité central issu de ce congrès, réuni en juillet, procède à une véritable autocritique : « La question nationale domine toute la vie algérienne », est-il affirmé d’emblée. Or, le PCA a « reculé sur sa propre ligne en estompant sa position nationale » et il est apparu « comme un parti non algérien ». Formule particulièrement grave. Le nouveau programme est bien plus « national algérien » que lors de la période précédente : il est à présent demandé l’élection d’une assemblée et d’un gouvernement algériens, acceptant cependant un représentant de la France pour les affaires extérieures et les affaires militaires, « les forces armées stationnant en Algérie devant être composées d’Algériens ». Une formule apparaît : « République démocratique algérienne, ayant sa constitution, son parlement, son gouvernement (…) unie par des liens fédératifs librement consentis au peuple de France et aux autres peuples fédérés dans l’Union française ».
Le départ des ministres PCF du gouvernement et l’installation dans la guerre froide va quelques peu « radicaliser » l’autocritique du PCA vis-à-vis de son orientation politique antérieure. Alain Rusio écrit : « Le congrès suivant, le quatrième, a lieu à Alger du 17 au 19 avril 1947. Le document soumis aux congressistes monte d’un cran dans l’autocritique : durant toute une période, le PCA avait suivi « une politique sectaire, hésitante » qui l’avait placé « en dehors du mouvement national » et condamné « à continuer à végéter avec les seuls éléments d’origine européenne ».
La période est révolutionnaire. Les masses dans le sud-est asiatique et en Chine montent à l’assaut des impérialismes installé dans cette région. Pour les contenir mais aussi pour se préserver la bureaucratie stalinienne est contrainte d’ «accompagner » les masses qui elles combattent mais sans pour autant violer les accords de Yalta et Postdam. Le mot d’ordre d’indépendance nationale en Algérie édulcoré redevient d’actualité.
Larbi Bouhali, secrétaire général du PCA présente, lors d’une session du comité central (2 octobre 1948), un rapport dont le titre est un programme : « L’avenir de l’Algérie se décidera avant tout par la lutte de notre peuple sur le sol national ». « (Sinon) Nous risquons, dit-il, d’entretenir l’illusion qu’un gouvernement d’union démocratique en France pourra résoudre seul tous les problèmes qui se posent devant nous et par conséquent démobiliser les masses algériennes».
Mais pour le PCA l’indépendance nationale est conditionnée à des liens avec « une France démocratique ». Larbi Bouhali précise ce point- : « L’immense majorité, la quasi-totalité de notre peuple aspire à une véritable libération nationale, que notre parti a conscience d’exprimer sous la formule de réelle indépendance », mais assortie du maintien de « liens fédératifs » Cette formule masque bien des hésitations devant l’exigence radicale, absolue, de l’indépendance.
En réalité rien n’est changé. L’appareil stalinien international veille. En effet, peu de temps après, à l’occasion des élections cantonales des 7 et 14 octobre 1951, les mouvements nationalistes se déclarèrent pour le boycott, en signe de protestation contre le trucage systématique des élections par le gouvernement général. Le comité central du PCA pencha pour la même position, ce qui lui fut reproché par la « section coloniale » du PCF, qui exerça une pression insistante… Sadek Hadjerès, alors secrétaire du PCA, se souvient plusieurs décennies après : « Les camarades de Paris ne nous ont pas dit : “Vous allez appliquer ça !”. Non, c’était plus subtil : “On devrait en rediscuter, nous sommes un grand parti d’expérience”… Ils ont réussi à inverser la majorité ». Le PCA participa donc finalement aux élections. On imagine les dégâts que pouvaient provoquer ces circonlocutions chez les partenaires nationalistes du PCA et sur les masses algériennes.
A la veille du 1 er novembre le PCA adopte formellement en l’édulcorant le mot d’ordre d’indépendance nationale. Il est déchiré entre les militants « musulmans » qui subissent les pressions des masses auprès de qui ils vivent et la majorité des militants dits « européens ».Il reste dépendant du PCF et de la bureaucratie stalinienne. Comme nous le verrons plus loin ces politiques parce qu’elles tournent le dos aux masses mettent ceux-ci à la remorque des courants de la petite bourgeoisie et de la faible bourgeoisie.
A la veille du 1 er novembre 1954 la scène politique est largement dominée par le PPA-MTLD, organisation petite bourgeoise radicale. Son influence de masse est le résultat de son intransigeance sur la revendication « d’indépendance nationale ».Sur ce point elle assure la continuité de l’Etoile nord-africaine. Le stalinisme est totalement responsable qu’aujourd’hui encore, malgré les plus grandes luttes de classes, la petite-bourgeoisie domine politiquement le mouvement des masses et que toujours manque dramatiquement le Parti de toute la classe ouvrière. Pendant près d’un siècle sa politique traitre a interdit aux travailleurs et aux couches populaires de s’organiser indépendamment de la bourgeoisie « nationale » et de la petite-bourgeoise.
Abdelkader Bentaleb

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