L’agression américano-sioniste contre l’Iran ne peut être comprise comme une simple succession d’affrontements locaux ou confessionnels, ni à travers le prisme d’une prétendue guerre civilisationnelle opposant l’Occident à la République islamique au nom d’une supposée « démocratisation ». Elle s’inscrit dans une configuration impérialiste mondiale structurée par une combinaison d’enjeux et de rapports de force à la fois régionaux et internationaux.

Elle s’insère dans la stratégie globale des États-Unis visant à maintenir leur domination sur une région clé du système mondial : le Moyen-Orient, carrefour énergétique et commercial indispensable au fonctionnement de la mondialisation capitaliste.

Parallèlement, elle s’inscrit dans une dynamique régionale marquée par la volonté d’Israël de s’affirmer comme puissance dominante au Moyen-Orient, dans la perspective de marginaliser durablement la question palestinienne et de consolider un projet d’expansion régionale à caractère colonial.

Le Moyen-Orient : un nœud stratégique mondial

La région du Moyen-Orient constitue l’un des nœuds centraux de cette équation de domination mondiale. Elle détient environ 48 % des réserves prouvées de pétrole et 38 % des réserves de gaz naturel, tout en assurant près de 32 % de la production mondiale de brut (environ 31 millions de barils par jour). L’Iran, pilier de cette zone, possède les deuxièmes réserves mondiales de gaz et les quatrièmes de pétrole. Pour Washington, « neutraliser » ce stock revient à priver Pékin d’un fournisseur clé.

Concernant la circulation des marchandises, la région abrite les trois passages maritimes les plus critiques de la planète : le détroit d’Ormuz : 20 à 21 millions de barils par jour (soit 25 % du commerce maritime mondial de pétrole et 20 % du GNL) ; le canal de Suez : 10 % du pétrole maritime et 12 % du commerce mondial total ; le détroit de Bab el-Mandeb : 8,8 millions de barils par jour. Porte d’entrée du canal de Suez, il est sous tension constante.

La paralysie de ces points par le conflit entraîne des conséquences immédiates : flambée du prix des hydrocarbures et rupture des voies d’approvisionnement sur le marché mondial, chose que l’Iran a très bien exploité dans sa stratégie de défense contre cette agression pour mettre pression sur le marché mondial.

L’Iran, Etat solide et allié privilégié de Pékin 

Le calcul de Trump et Netanyahou dans leur guerre contre l’Iran est simple, voire simpliste. Il consiste à surfer sur les précédentes révoltes populaires et le rejet des autorités pour anéantir le pouvoir des mollahs en décapitant leurs hauts responsables, à commencer par le guide suprême, l’ayatollah Khomeiny, ainsi que le cercle des hauts gradés des Gardiens de la révolution. Il s’agit également de détruire des infrastructures critiques afin d’accentuer la crise et les contradictions sociales et politiques, dans l’espoir que la population iranienne se révolte et adopte la solution d’une pièce de rechange parachutée depuis l’extérieur, à l’image du fils de l’ancien dictateur Reza Pahlavi.

Cependant, le régime iranien a montré qu’il dispose encore d’une base sociale solide. Malgré une répression sanglante qui a fait plus d’un millier de morts en novembre dernier, il a prouvé sa capacité à contrôler l’espace public.

D’un point de vue militaire, l’Iran a démontré une autonomie et une capacité de production industrielle d’équipements militaires de tout genre (drones, missiles balistiques, etc.) très soutenue et très avancée technologiquement, et ce à moindre coût. Cela lui confère des capacités de saturation des défenses américaines dans les pays du Golfe, ainsi que de celles d’Israël, et lui permet de leur infliger des dégâts très importants sur leurs infrastructures de défense

Pour la Chine, l’Iran constitue un fournisseur indispensable en matières premières énergétiques à des tarifs compétitifs, essentiels à sa croissance. Mais l’enjeu est aussi géostratégique : l’Iran, couplé au Pakistan forme un des principaux centres de la stratégie chinoise d’expansion commerciale vers l’Europe et l’Afrique dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie (BRI).

Ce projet vise à créer des corridors terrestres, passant par l’Asie centrale, l’Iran et la Turquie pour atteindre l’Europe. Ce tracé permet d’acheminer des marchandises jusqu’en Allemagne en seulement 14 jours, s’affranchissant ainsi des routes maritimes patrouillées par l’US Navy.

Ce dispositif est complété par des hubs maritimes comme celui de Gwadar, au Pakistan. Situé à proximité de la frontière iranienne, ce port permet de réceptionner le pétrole pour l’envoyer par pipeline directement vers la Chine, contournant ainsi le point de vulnérabilité majeur qu’est le détroit de Malacca.

Les monarchies du Golfe : relais régionaux et dépendance stratégique

Dans ce dispositif, les monarchies du Golfe jouent le rôle de relais régionaux de la stratégie américaine. Leur sécurité repose historiquement sur le parapluie militaire des États-Unis, matérialisé par des bases permanentes, des systèmes de défense antimissiles et des accords sécuritaires garantissant la stabilité de régimes fortement intégrés à l’ordre impérialiste occidental.

Cette dépendance limite leur autonomie politique réelle et les inscrit dans une logique d’alignement structurel sur Washington.

Cependant, la guerre contre l’Iran révèle une contradiction majeure : malgré la présence militaire américaine massive, les États-Unis apparaissent incapables d’assurer une protection totale de leurs alliés. Les frappes iraniennes contre des infrastructures énergétiques, militaires et des systèmes de défense ont mis en évidence la vulnérabilité stratégique des monarchies du Golfe.

Le conflit fragilise ainsi le modèle sécuritaire régional fondé sur la garantie américaine qui peut pousser ces États à diversifier leurs relations diplomatiques et économiques, y compris vers la Chine, révélant les fissures croissantes de l’ordre régional dominé par Washington.

Israël, pivot militaire et politique régional

Israël occupe une fonction particulière dans cette architecture : celle d’un véritable gendarme régional sous tutelle américaine. Doté d’une supériorité militaire et technologique largement soutenue par Washington, il constitue le principal point d’appui stratégique des États-Unis pour contenir les forces hostiles à leur ordre régional.

Parallèlement, Israël poursuit ses propres objectifs stratégiques, visant à s’affirmer comme puissance dominante au Moyen-Orient et à consolider un projet d’expansion régionale souvent désigné sous le nom de « Grand Israël ». La neutralisation de l’Iran devient alors un objectif central, Téhéran étant perçu comme le principal obstacle stratégique en raison de son soutien aux forces opposées à Israël dans la région et par ses capacités technologiques et militaires avancés qui remettent en cause la supériorité Israélienne dans la région.

Toutefois, les contradictions internes israéliennes, polarisation politique, tensions sociales et impératifs sécuritaires permanents, poussent également l’État israélien à rechercher une autonomie stratégique croissante, parfois en avançant plus rapidement que la stratégie américaine elle-même.

La Chine et l’érosion de l’hégémonie américaine

La Chine cherche, en tant que première puissance productrice et exportatrice mondiale incontournable, à promouvoir une certaine stabilité internationale qui ne vienne pas entraver les circuits de circulation des marchandises et des ressources. Face à l’état de conflictualité mondiale actuel, la Chine souhaite apparaître comme la puissance capable de garantir cette stabilité globale, contrairement à son rival américain, désormais perçu comme l’une des principales sources de désordre international même auprès de ses alliés historiques aggravé par le symptôme Trump dont la capacité à jouer le rôle de « gendarme du monde » semble aujourd’hui s’éroder.

En effet, cette agression contre l’Iran en témoigne pleinement et révèle les limites structurelles de la puissance américaine. Incapables d’imposer une victoire rapide malgré leur supériorité militaire et technologique, les États-Unis montrent que leur domination ne garantit plus le contrôle politique des conflits. L’enlisement en Ukraine et maintenant au Moyen Orient affaiblit leur crédibilité auprès de leurs alliés et détourne Washington de sa priorité centrale : la rivalité avec la Chine en Asie du sud-est atour de Taiwan.

En transformant le détroit d’Ormuz et les flux énergétiques en leviers de pression, l’Iran expose la vulnérabilité du système mondial dominé par les États-Unis. Plus qu’une démonstration de force, le conflit apparaît comme le symptôme d’une hégémonie américaine en phase d’érosion.

Fermeture du détroit d’Ormuz : le choc et ses effets différenciés

La fermeture de facto du détroit d’Ormuz dans le contexte de l’agression impérialiste contre l’Iran a produit ses effets sur l’économie mondiale. Ce point de passage stratégique constitue une artère vitale du capitalisme global. Sa paralysie partielle a immédiatement entraîné une hausse des prix du pétrole, avec des pics dépassant les 100 dollars le baril.

Les conséquences sont déjà visibles. En Chine, premier importateur mondial de pétrole (plus de 11 millions de barils/jour), la hausse des coûts énergétiques pèse directement sur l’appareil productif et les exportations industrielles. Cette situation renforce la tendance inflationniste sur l’ensemble des chaines de valeur mondiales.

Aux États-Unis, malgré leur statut d’exportateur net, la hausse des prix du pétrole alimente l’inflation et affecte directement les conditions de vie des classes populaires. Le renchérissement des carburants et des biens de consommation accentue les tensions sociales internes, illustrant la manière dont les coûts des conflits sont transférés vers les masses populaires.

L’Europe, déjà fragilisée par la crise énergétique consécutive à la guerre en Ukraine, subit un nouveau choc. L’augmentation des prix du gaz et du pétrole affecte particulièrement les économies industrielles, notamment l’Allemagne, où certains secteurs stratégiques ralentissent. Cette situation met en lumière une dépendance structurelle et une incapacité à contrôler les conditions matérielles de reproduction économique.

Ainsi, la fermeture du détroit d’Ormuz agit comme un révélateur des hiérarchies du système mondial et comme un mécanisme de redistribution des coûts de crise au détriment des masses populaires et des travailleurs.

Le Pakistan comme pivot des négociations et les lignes du plan iranien

Le Pakistan occupe actuellement une position centrale en tant qu’intermédiaire direct dans les cessez-le-feu. Cette implication s’explique par sa position géopolitique, ses relations avec la Chine, mais aussi par sa volonté de contenir les effets déstabilisateurs d’un conflit régional élargi sur sa propre situation interne.

Les négociations en cours s’articulent autour d’un plan iranien en 10 points, dont plusieurs éléments reviennent de manière récurrente dans le discours médiatique :

Arrêt immédiat des frappes et retrait des forces impliquées dans les opérations offensives

Levée progressive des sanctions économiques, considérées comme un instrument central de pression impérialiste

Reconnaissance du droit de l’Iran à assurer sa sécurité régionale, notamment à travers ses alliances

Garanties internationales sur la libre circulation des exportations énergétiques iraniennes

Refus de toute ingérence extérieure dans ses affaires internes, notamment sur le point de l’enrichissement de l’uranium.

Ces propositions traduisent une tentative de redéfinition du rapport de force régional. Elles ne visent pas uniquement un arrêt des hostilités, mais une recomposition des équilibres politiques et économiques.

Le rôle du Pakistan ne se limite donc pas à une médiation neutre : il participe à une tentative de stabilisation contrôlée, dans laquelle chaque acteur cherche à préserver ou améliorer sa position dans la hiérarchie régionale.

L’Algérie : une prise de position prudente en décalage avec son héritage diplomatique

Contrairement à son héritage historique de non-alignement offensif, la position actuelle de l’Algérie se caractérise par une prudence marquée, voire une forme de retenue politique.

Les communiqués récents du ministère des Affaires étrangères algérien illustrent cette orientation. On y retrouve des formulations telles que : « L’Algérie exprime sa profonde préoccupation face à l’escalade des tensions dans la région » ; « La priorité doit être donnée à une solution politique et pacifique…

Ces déclarations se distinguent par un élément central : l’absence de désignation explicite des États-Unis comme responsables directs de cette guerre. Cette neutralisation du langage marque une rupture avec des positions antérieures plus affirmées, notamment durant les décennies post indépendance -, où l’Algérie dénonçait explicitement les interventions impérialistes.

Cette évolution peut être interprétée comme le reflet d’une insertion plus contrainte dans les équilibres internationaux actuels. L’Algérie cherche à préserver ses relations économiques (notamment énergétiques avec l’Europe) tout en évitant une confrontation diplomatique directe avec les puissances impérialistes.

Dans le cadre du cessez-le-feu, cette posture se traduit par un soutien de principe à la désescalade, sans engagement politique fort ni initiative diplomatique majeure. Elle révèle une tension, voire une contradiction, entre un héritage politique revendiqué et une marche en avant vers une subordination aux logiques du système impérialiste international.

Ali Kinzi

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