Photo by Ryad KRAMDI and RYAD KRAMDI / AFP)

Depuis la fin du mouvement de protestation du Hirak, l’Algérie s’est enfoncée dans une spirale répressive qui ne cesse de s’élargir. Le pouvoir, résolument engagé dans un durcissement autoritaire, a systématiquement criminalisé toute voix discordante. Des peines de prison sont désormais monnaie courante pour de simples publications sur les réseaux sociaux. Cette chape de plomb s’abat sur des figures politiques, syndicalistes et des citoyens ordinaires.

Dix syndicalistes de la SNTF, dont le nouveau SG de la fédération syndicale du secteur, ont été arrêtés suite à un mouvement de débrayage qui a réussi à paralyser l’ensemble du réseau national le 26 novembre dernier . Lyes Touati, militant du Parti Socialiste des Travailleurs, subit un acharnement judiciaire sans répit, condamné à six mois de prison ferme et à une amende de 100 000 dinars pour avoir exprimé son soutien à une mobilisation de lycéens, puis mis sous mandat de dépôt suivie de la perquisition de son domicile le 14 décembre derniers pour une accusation farfelue d’accointance avec le MAK, malgré le fait que son combat anti-impérialiste et antisioniste en témoigne de l’exacte contraire . Abla Guemmari a été emprisonnée pour avoir dénoncé des faits de corruption dans la région d’Ouargla. Samir Larabi s’est vu interdire la soutenance de sa thèse de doctorat, pourtant de nature académique, sous prétexte que son sujet présentait une « connotation politique ».

À cette répression ciblée s’ajoute une série de mesures arbitraires visant à démanteler les structures organisées : suspension d’organisations politiques comme le Parti Socialiste des Travailleurs (PST) ou dissolution du Front de la Gauche Démocratique (FGD), dissolution d’associations telles que le Rassemblement Actions Jeunesse (RAJ) et la Ligue Algérienne pour la Défense des Droits de l’Homme (LADDH). Parallèlement, l’espace de protestation sociale et syndicale est asphyxié : encadrement systématique de toute manifestation sur la voie publique puis leur interdiction depuis juin 2021, utilisant successivement la pandémie de COVID-19 puis des motifs sécuritaires comme prétextes, déploiement massif des forces de l’ordre pour empêcher tout rassemblement, poursuites et arrestations de syndicalistes appartenant à des organisations autonomes, comme le SNATEG (secteur de l’électricité et du gaz) ou le SNAPAP (fonction publique), répression des mouvements de grève dans des secteurs vitaux comme la santé, l’éducation ou les hydrocarbures.

L’arsenal juridique est détourné pour étouffer toute contestation. La loi anti-terroriste de l’article « 87 bis » est élargie. Le code pénal « article 77, 78, 79, 95bis, 96, 100 » est utilisé abusivement et arbitrairement pour criminaliser des militants et des activistes pacifiques, à l’image du poète jeune militant du Hirak Mohamed Tadjadit, transformant toute critique en une menace pour la sécurité nationale. Cette multiplication des mesures répressives, de la censure académique à la dissolution d’associations en passant par la criminalisation de l’action syndicale (formalisée dans La nouvelle loi n° 23-02 du 25 avril 2023 relative à l’exercice du  droit syndical) dessine les contours d’un pouvoir qui choisit la coercition systématique pour répondre à toute demande de changement.

Une profonde crise de légitimité

Cette répression à tout va s’explique avant tout par le traumatisme qu’a constitué le Hirak pour un pouvoir qui se croyait inébranlable. Pris par surprise, celui-ci, comptait sur une supposée résignation des masses et sur l’atomisation des luttes sociales et politiques éparpillées sur le territoire national, qu’il avait jusque-là réussi à canaliser. Désormais, la moindre expression contradictoire est perçue comme une menace existentielle. Incarnation de cette logique fermée, le président Abdelmadjid Tebboune apparaît comme une figure d’autorité diminuée  « Bonaparte faible » , à la tête d’un système entièrement verrouillé. Incapable de se réformer ou d’offrir la moindre perspective démocratique, il ne peut se maintenir qu’en durcissant la répression, dans une tentative délibérée de restaurer un contrôle absolu sur l’espace public.

La faction au pouvoir, incarnée par Tebboune et soutenue directement par l’armée, est dans l’incapacité de construire une légitimité durable. Sa base sociale, réduite à une clientèle restreinte, ne lui assure aucune stabilité. L’élection présidentielle de septembre 2023 en a été la démonstration criante : marquée par une cacophonie institutionnelle, elle n’a entregistré qu’un taux de participation réel estimé à 23 %, signe d’un rejet massif et profond. L’échec de la manipulation électorale et les dissensions publiques au sein même du bloc dominant révèlent son impuissance à maîtriser sa propre perspective politique.

Cette crise persiste en raison de la poursuite des politiques économiques antisociales par le bloc au pouvoir. La dégradation des services publics, notamment dans la santé, l’éducation et les transports, oblige les travailleurs à se tourner vers des structures privées pour se soigner ou financer des cours de soutien pour leurs enfants, souvent à des coûts exorbitants, ce qui alourdit encore la pression économique sur les couches populaires. L’offre de transport public reste archaïque, reposant sur des bus vétustes déléguée au privé avec des tarifs très élevés et des accidents récurrents rendant la mobilité quotidienne difficile. La construction de logements sociaux reste insuffisante : malgré les efforts déployés, la demande dépasse largement l’offre. Selon les estimations du Centre national du logement (CNL), plus de 1,3 million de demandes actives étaient encore en attente à la fin de 2024. À cela s’ajoute un cadre de vie détérioré, marqué par l’insalubrité, l’absence ou l’inadéquation de l’aménagement du territoire et un environnement largement dégradé, renforçant ainsi le sentiment d’abandon des pouvoirs publics.

Les tentatives de remise en cause des subventions universelles au profit d’un prétendu « ciblage » suscitent une profonde inquiétude parmi les masses, qui perçoivent clairement la logique d’austérité et d’ajustement libéral totalement déconnectée de la réalité sociale. Dans un pays où l’informel emploie un travailleur sur deux et représente près de 45 % du PIB, un tel ciblage, impossible à mettre en œuvre dans les faits, ne constitue rien d’autre qu’un mécanisme d’exclusion sociale au service des couches dominantes.

Les quelques mesures sociales adoptées récemment comme la hausse du SNMG ou des allocations chômage demeurent insignifiantes face à la flambée des prix. Des salaires faibles, autour de 250 dollars en moyenne hors salaire social, laminés par une inflation persistante et par la dépréciation continue du dinar ces dernières années, ne permettent pas aux travailleurs de couvrir leurs besoins essentiels. À cela s’ajoute un chômage des jeunes qui dépasse les 30 %. Ces derniers, représentent environ 42 % de la population, d’une tranche d’âge comprise entre 16 et 34 ans ne voient d’autre perspective que l’exil, face à l’absence totale d’un projet de développement national qui répond aux besoin des masses.

Une brèche pour les ingérences impérialistes 

Indépendamment des dynamiques internes à l’Algérie, l’instabilité internationale actuelle, marquée par un regain du militarisme et des guerres (guerre en Ukraine, génocide à Gaza, affrontements autour de Taïwan, pressions américaines contre le Venezuela, etc.) entraîne une recomposition des alliances géostratégiques.

Dans ce contexte, l’Algérie, traditionnellement réticente à se plier aux injonctions des grandes puissances impérialistes et rarement totalement alignée, se retrouve exposée à des risques d’ingérence et de déstabilisation. Ces menaces sont amplifiées par la situation régionale : instabilité persistante au Sahel et en Libye, rôle ambigu et parfois contrarié de la Russie (soutien à Haftar, présence de Wagner puis d’Africacom au Mali), sans oublier la proximité d’un Maroc agissant comme relais de l’impérialisme occidental et allié militaire d’Israël.

Face à cet environnement tendu, l’Algérie tente de réévaluer ses alliances après une série de déconvenues : rejet initial puis admission seulement comme observateur au sein des BRICS, reconnaissance par plusieurs puissances dont les États-Unis, la France et l’Espagne du plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, et adoption à l’ONU d’une résolution plus au moins favorable au Maroc.

C’est dans ce contexte qu’apparaissent aujourd’hui des tentatives de rapprochement avec les États-Unis. Le pouvoir tente désormais de s’appuyer sur des alliances extérieures censées garantir sa stabilité, cela se traduit concrètement par des concessions diplomatiques et économiques majeures, illustrées sur le plan diplomatique par le vote de l’Algérie en faveur du plan américain sur Gaza, un texte niant la perspective d’autodétermination du peuple palestinien. Une position en rupture avec la ligne historique du pays, qui a provoqué un mécontentement profond, y compris parmi ses soutient, accentuant ainsi les contradictions internes. (lire l’article sur Gaza) Parallèlement, sur le plan économique des projets de bradage des ressources nationales à l’image de la dernière loi sur les mines et l’exploitation programmée du gaz de schiste, taillées sur mesure pour les intérêts des multinationales, en particulier américain en sont les symboles d’une politique de remise en cause du principe de souveraineté sur les richesses minières.

Pour masquer ce type de volte-face et à défaut de répondre aux aspirations socio-économiques et démocratiques des travailleurs, « ce qui constitue pourtant le meilleur rempart face au ingérences impérialistes » le pouvoir tente de construire un récit glorificateur autour d’une prétendue « Kouwa Dhariba » (puissance redoutable) et exploite largement la menace extérieure pour susciter l’adhésion interne, se présentant comme le garant de la stabilité nationale et mettant en avant le rôle central de l’appareil militaire, Mais cette stratégie ne produit pas les effets escomptés, les critiques nourries par ces échecs et ces repositionnements, se multiplient de toutes parts. Affaibli par ses propres contradictions, le pouvoir se replie alors dans un autoritarisme assumé. L’invention, via un communiqué de l’APS en novembre 2025, d’un supposé crime d’« atteinte à la politique étrangère » chose prétendument réservée au président, illustre parfaitement ces velléités autoritaires.

Enfin, cet autoritarisme constitue un véritable talon d’Achille des pays récalcitrants à l’ordre impérialiste, comme l’Algérie. En affaiblissant les contre-pouvoirs internes, en désorganisant les forces sociales et en brisant les dynamiques populaires, elle ouvre des brèches béantes aux ingérences extérieures. À l’inverse, seules les forces vives de la société, celles qui portent une ligne authentiquement anti-impérialiste, représentent le dernier rempart contre ces interventions et ces concessions imposées de l’extérieur. 

Malgré la répression, les luttes persistent

Dans ce contexte étouffant, la société algérienne n’est pourtant pas entièrement résignée. Malgré un net recul des mobilisations, des initiatives de résistance perdurent. Les travailleurs bravent les interdictions par des grèves pour leurs salaires et leurs conditions de travail, comme celles des enseignants, des employés de l’ETUSA ou des conducteurs de trains. Les populations, en ville comme à la campagne, continuent de revendiquer l’accès au logement, à l’eau, à l’énergie ou pour des services publics dignes. Les jeunes, des lycéens aux étudiants en médecine, se mobilisent pour faire entendre leurs aspirations.

Ces luttes, bien que fragmentées, témoignent d’une résilience sociale qui empêche le pouvoir d’achever son verrouillage. Elles constituent les prémices fragiles, mais bien réelles, d’une contre-offensive populaire possible et souhaitable qui pourrait, à terme, redonner un horizon d’émancipation à toutes les couches défavorisées de la société, travailleurs, petits paysans et à une jeunesse aujourd’hui incertaine pour son avenir.

A. Y

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