Intervention occidentale et déstabilisation du Sahel 

Après quarante-deux ans de règne, le régime de Mouammar Kadhafi s’effondre en 2011 à la suite d’une intervention militaire occidentale de l’OTAN largement impulsée par la France de Nicolas Sarkozy. La chute du pouvoir libyen entraîne rapidement des répercussions régionales majeures : démantèlement de l’armée, désertions massives, dispersion incontrôlée d’armes vers les pays voisins. Un cocktail explosif qui plonge les États du Sahel, déjà fragilisés, dans une nouvelle crise sécuritaire.

Dans le nord du Mali, les Touaregs regroupés au sein du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) relancent leurs revendications séparatistes. Mais très vite, plusieurs groupes djihadistes parmi lesquels AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) composés en partie de combattants contraints de fuir vers le nord du Sahel suite aux pressions exercées par l’armée algérienne ainsi que Ansar Dine et le MUJAO (Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest), prennent rapidement l’ascendant sur le MNLA, reléguant le mouvement touareg au second plan dans la lutte pour le contrôle du nord du Mali.

Coups d’États et nouvelles alliances

Face à la progression des groupes armés et aux tensions internes, l’État malien a failli s’effondrer. En mars 2012, un coup d’État mené par le capitaine Amadou Haya Sanogo renverse le pouvoir. Le nouveau gouvernement de transition incapable de faire face à la menace djihadiste qui avance vers Bamako sollicite une intervention militaire française. Paris, soucieuse de préserver son influence régionale et ses intérêts stratégiques au Sahel notamment à travers ses sociétés exploitant les mines d’or et d’uranium, engage 3 000 soldats dans l’opération Serval, remplacée plus tard par Barkhane. L’intervention parvient à disperser les groupes armés vers le nord, sans toutefois éliminer durablement la menace.

Signés en 2015, les accords d’Alger visaient à instaurer une solution politique au conflit en rassemblant l’ensemble des parties prenantes, tout en prévoyant l’intégration des groupes rebelles au sein de l’armée nationale et un renforcement de l’autonomie accordée à certaines régions du nord. Néanmoins, leur application s’est heurtée à la complexité du paysage politique malien, profondément marqué par la diversité ethnique et culturelle du pays (Bambara, Touareg, Peul, Arabes, etc). Le pays connaît un nouveau coup d’État en 2020, suivi d’un second en 2021, portant au pouvoir le colonel Assimi Goïta. Ce dernier rompt avec les accords d’Alger et privilégie une stratégie militaire, cette fois en s’appuyant non pas sur la France, mais sur la Russie. Moscou, déjà bien implantée en Centrafrique, profite de la rupture entre Bamako et Paris pour élargir son influence au Sahel.

L’imam Mahmoud Dicko figure religieuse du pays et président du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM) de 2008 à 2019 ne s’était initialement pas opposé au coup d’État. Exilé en Algérie depuis 2023, il s’est néanmoins progressivement affirmé comme une figure centrale de l’opposition au régime militaire, notamment à travers la création d’une nouvelle alliance politique, la Coalition des forces pour la République (CFR).

Dans la même dynamique de rejet des anciennes alliances et de reconfiguration du pouvoir, le Burkina Faso et le Niger connaissent à leur tour des putschs. De nouveaux régimes prennent les commandes. À Ouagadougou comme à Niamey, les militaires promettent de reprendre le contrôle et de libérer le pays du terrorisme.

Dans ce contexte, le Mali, le Niger et le Burkina Faso officialisent une coopération militaire renforcée au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette évolution stratégique se traduit par le retrait définitif des forces françaises de la région, ainsi que par la sortie actée de la CEDEAO. Ces décisions marquent un tournant majeur dans l’équilibre géopolitique du Sahel, dans un environnement marqué par une insécurité persistante et la montée d’une nouvelle coalition djihadiste, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).

Le JNIM : naissance d’une coalition djihadiste structurée 

En 2024, la région du Sahel (principalement le Mali, le Burkina Faso, le Niger) a compté presque la moitié des décès mondiaux liés au terrorisme d’après le journal The Africa Report.

Les terroristes sont aujourd’hui regroupés au sein du JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin), une nouvelle alliance née de la fusion de plusieurs groupes djihadistes :

  • Ansar Dine, dirigé par Iyad Ag Ghali,
  • AQMI – katiba sahélienne, branche régionale d’Al-Qaïda,
  • Al-Mourabitoune, fondé par Mokhtar Belmokhtar,
  • Katiba Macina, sous la direction d’Amadou Koufa, très influente dans le centre du Mali.

Le JNIM adopte une nouvelle stratégie offensive, visant désormais les axes routiers stratégiques qui approvisionnent la capitale malienne en carburant et en biens essentiels. Les principales routes visées relient Bamako au Sénégal et à la Côte d’Ivoire, où se situent les deux ports dont dépend la capitale pour ses approvisionnements.

Parallèlement, le groupe intensifie ses attaques contre les infrastructures industrielles et logistiques, cible des usines et centres de production, et multiplie les prises d’otages pour asseoir sa pression sur l’État et sur les entreprises locales et internationales. Cette stratégie marque un tournant dans l’approche du JNIM, qui ne se limite plus aux zones rurales ou aux villes du nord, mais s’attaque directement au cœur économique et logistique du Mali.

Le financement du JNIM repose sur plusieurs sources. Le groupe génère d’importants revenus grâce aux rançons et prises d’otages, à titre d’exemple, les Émirats Arabes Unis ont versé 50 millions de dollars pour la libération d’un de leurs ressortissants. L’extorsion et la taxation des populations et commerçants dans les zones sous contrôle assure par ailleurs un flux régulier de ressources. Le JNIM tire aussi profit du trafic de drogues et de produits illicites, tout en bénéficiant d’un soutien opérationnel d’Al-Qaïda, qui lui fournit armes, explosifs et formations.

Cette combinaison de ressources locales et d’appuis externes confère au groupe une autonomie financière, lui permettant de maintenir la pression sur les États du Sahel et d’exacerber l’instabilité et l’insécurité dans la région.

Crise humanitaire et impasse politique

Bien que le scénario afghan ne soit pas encore d’actualité dans le Sahel, la pression croissante exercée par les groupes djihadistes reconfigure les rapports de force dans la région et plonge les populations dans une misère et un désarroi profond. Cette situation entraîne un exode massif, avec des centaines de milliers, voire des millions de personnes déplacées internes ou réfugiées, fuyant les zones de conflit.

Devenu l’épicentre d’un chaos où s’entremêlent rivalités géopolitiques et violences armées, le Sahel fait peser de lourdes incertitudes sur l’avenir de l’ensemble de la région. Une certitude demeure toutefois, les mobilisations populaires, nourries par un profond rejet de l’impérialisme et qui ont favorisé l’arrivée des nouveaux régimes, pourraient à nouveau se manifester pour porter des aspirations que ces autorités peinent encore à satisfaire.

Karim . Z

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