
Par Aghiless Lotfi
La Coupe du monde 2026 apparaît comme le produit d’un monde traversé par les guerres, les sanctions, les rivalités impérialistes et les rapports de force entre États. La FIFA prétend défendre la neutralité du sport, mais cette neutralité semble toujours sélective.
Lorsque la Russie a lancé son offensive contre l’Ukraine, les sanctions sportives sont tombées rapidement. Mais lorsque d’autres grandes puissances mènent des guerres et bombardent en Palestine, en Iran, au Venezuela et dans les quatre coins du monde, la FIFA retrouve soudain le langage de la neutralité. Cette différence de traitement alimente un sentiment d’injustice dans une grande partie du monde.
L’organisation de la Coupe du monde 2026 par les États-Unis, alors même que Washington est impliqué directement ou indirectement dans plusieurs conflits internationaux et dans une politique de sanctions touchant de nombreux peuples, illustre cette contradiction. Le football est présenté comme un espace universel de rencontre, mais il se retrouve soumis aux intérêts stratégiques de l’État le plus puissant du système mondial.
L’affaire de l’arbitre somalien Omar Artan a agi comme un révélateur. Malgré son statut international et son accréditation, il a été empêché de participer à la compétition après avoir été refoulé par les autorités américaines. Ce qui devait être un symbole de l’universalité du football est devenu le symbole des frontières, des discriminations administratives et de l’inégalité entre les passeports.
Les difficultés rencontrées par la délégation iranienne, dont plusieurs responsables et journalistes n’ont pas obtenu de visa pour entrer aux États-Unis, montrent que la logique géopolitique pénètre directement l’organisation du tournoi. Même la préparation sportive a été perturbée par ces restrictions.
Cette situation rappelle que le football mondial n’échappe pas aux contradictions du système international. Les peuples sont invités à célébrer l’unité du monde tandis que les États les plus puissants conservent le droit de décider qui peut entrer, qui peut participer et qui doit rester à la porte.
La Coupe du monde du Qatar en 2022 avait déjà révélé une autre contradiction du capitalisme mondial. Les stades futuristes et les infrastructures gigantesques ont été construits grâce au travail de centaines de milliers de travailleurs migrants. Les organisations de défense des droits humains ont dénoncé des abus, des conditions de travail dangereuses et l’absence d’enquêtes sérieuses sur de nombreux décès. Même aujourd’hui, la question des compensations pour les familles reste largement non résolue.
Chaque Coupe du monde reflète les contradictions de son époque. Argentine 1978 fut la vitrine d’une dictature militaire. Russie 2018 fut un instrument de prestige géopolitique. Qatar 2022 fut marqué par la question de l’exploitation du travail migrant. États-Unis 2026 met en lumière les contradictions entre mondialisation du sport, frontières, sanctions, discriminations et rivalités impérialistes.
Le football reste un produit du travail collectif des peuples. Mais son sommet est dominé par des institutions, des multinationales et des États qui cherchent à transformer cette passion universelle en instrument de puissance, de profit et d’influence. Voilà pourquoi la Coupe du monde n’est jamais seulement un tournoi sportif, elle est aussi un miroir des forces du monde réel.
Au-delà des enjeux géopolitiques, le football moderne peut également être analysé comme une forme d’aliénation. Derrière ce jeu devenu un produit de consommation de masse se déploie une industrie pesant des centaines de milliards de dollars. Les revenus publicitaires, les droits télévisés, le sponsoring, le marketing et l’industrie des paris sportifs occupent désormais une place centrale dans les grandes compétitions internationales.
Pour que ce spectacle mondial puisse exister, des millions de travailleurs participent directement ou indirectement à son fonctionnement : ouvriers chargés de construire les stades et les infrastructures, personnels d’entretien, agents de sécurité, techniciens de l’audiovisuel, travailleurs des transports, de l’hôtellerie et de la restauration. Dans de nombreux cas, ces travailleurs subissent des conditions difficiles tandis que les principaux bénéfices sont captés par les grandes entreprises, les fédérations sportives et les groupes financiers qui gravitent autour du football mondial.
Dans cette perspective, les grandes compétitions apparaissent aussi comme un moyen de transformer une passion populaire en source de profit, tout en détournant l’attention des inégalités sociales et des difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés de nombreux travailleurs. Le football, né comme un loisir pratiqué par les classes populaires, se retrouve ainsi largement soumis aux logiques du marché.
C’est pourquoi nous défendons l’idée d’un football populaire, accessible à tous, où le sport redeviendrait avant tout un loisir, un espace de rencontre et de solidarité plutôt qu’une marchandise. Aux origines du football moderne en Angleterre, ce sport était largement pratiqué par les travailleurs, les associations locales et les clubs issus des quartiers, des usines ou des communautés ouvrières. Retrouver cet esprit implique de contester la marchandisation croissante du jeu et de promouvoir un football au service de celles et ceux qui le font vivre : les peuples, les supporters et les travailleurs.

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