Sous couvert de modernisation, la bancarisation révèle surtout un conflit entre fractions du capital cherchant à préserver leurs privilèges. L’État, les différentes composantes de la bourgeoisie et la petite bourgeoisie commerçante défendent leurs positions, tandis que les travailleurs restent les seuls à supporter la charge fiscale, l’inflation et l’opacité d’un système fondé sur l’appropriation privée des richesses publiques.

Un appareil financier sous contrôle politique

La politique de bancarisation engagée ces dernières années met en lumière les contradictions d’un mode de production où l’informel, près de 40 % du PIB, soit 8 273 milliards de dinars selon la Banque centrale, constitue un mécanisme central d’accumulation pour plusieurs fractions bourgeoises.

Le limogeage récent du gouverneur de la Banque centrale s’inscrit clairement dans la volonté de réorganiser un secteur financier entièrement dominé par l’État. Les banques publiques concentrent l’essentiel des avoirs et fonctionnent comme instruments de gestion politique. La note 02 MAM 2025 du 22 décembre 2025, imposant que les dépôts commerciaux se fassent exclusivement par moyens électroniques et limitant strictement les dépôts en espèces, a provoqué une réaction immédiate des détenteurs de capitaux. La mesure a été retirée quinze jours plus tard, confirmant la résilience des circuits opaques et des pratiques de blanchiment.

La généralisation des TPE au début de l’année a, de son côté, déclenché la mobilisation de la petite bourgeoisie commerçante, qui proteste sans appel explicite à la grève. Elle cherche à préserver ses marges en échappant à l’impôt dans un système où la fiscalité pèse essentiellement sur les salariés soumis au prélèvement à la source. Ainsi, l’État continue de reproduire les rapports de production en ponctionnant la force de travail, seule créatrice de valeur réelle.

Les fractions bourgeoises face aux réformes bancaires

Depuis 2020, les réformes bancaires se succèdent entre modernisation et privatisations partielles, mais se heurtent à la résistance d’une bourgeoisie informelle ayant bâti sa puissance sur l’opacité, la rente et la captation des richesses publiques. Cette fraction, appelée « shab chkara », méfiante envers l’appareil d’État et craignant des audits susceptibles de révéler l’origine de ses fortunes, refuse d’intégrer le système bancaire officiel.

D’où son opposition à la création de nouvelles banques privées encouragées par les autorités, à l’exception de quelques groupes ayant fondé leurs propres établissements, notamment islamiques. Pendant ce temps, la majorité continue d’alimenter le marché parallèle des devises, où l’euro atteint 275 dinars, contre 151,75 dinars officiellement. Ce différentiel reflète une économie duale où la valeur réelle circule hors des institutions, échappant à la redistribution et accentuant les inégalités de classe.

Avec plus de 90 % des avoirs concentrés dans des banques publiques promises à une privatisation progressive, le secteur financier se trouve à un tournant. Derrière le discours de modernisation se joue une lutte entre fractions du capital, l’État tente de discipliner une bourgeoisie informelle rétive, la petite bourgeoisie commerçante défend ses profits, et les travailleurs supportent fiscalité et inflation. Beaucoup ne sont même pas déclarés à la sécurité sociale, permettant au patronat et au commerce de dégager des marges accrues.

L’informel, pilier structurel du capitalisme mondialisé

L’informel n’est pas un résidu archaïque mais un pilier du capitalisme contemporain. Il regroupe l’ensemble des activités opérant hors régulations étatiques tout en étant intégrées aux chaînes mondiales de valeur. Il permet au capital de contourner les protections sociales, d’échapper à l’impôt, de réduire les coûts et d’absorber ses contradictions.

Qu’il s’agisse du travail précaire dans les métropoles du nord, des ateliers clandestins dans les pays périphériques ou des circuits financiers opaques dans certaines zones franches, l’informel constitue un espace indispensable de flexibilité et de reproduction du capital.

Les cryptomonnaies illustrent cette dynamique, un espace où circulent des flux partiellement ou totalement hors du contrôle bancaire traditionnel, facilitant transferts transnationaux rapides, spéculation et mouvements difficilement traçables. Elles incarnent l’articulation entre informel numérique et stratégies des fractions dominantes du capital mondialisé.

Limites structurelles de la bancarisation et nécessité de lever le secret bancaire

Le capitalisme Algérien, incapable d’assurer une accumulation stable dans sa sphère formelle, s’appuie sur ces espaces non régulés pour absorber ses contradictions, marges non déclarées, flux opaques, blanchiment, captation de devises. La bancarisation apparaît alors comme une tentative de réintégrer ces zones dans le circuit officiel, non pour transformer les rapports sociaux, mais pour stabiliser un mode d’accumulation en crise permanente.

Cette confrontation n’apporte rien aux travailleurs ni aux classes populaires, premières victimes d’un système fondé sur la rente et l’opacité. La petite bourgeoisie commerçante continue de dissimuler une partie de ses revenus, tandis que les fractions dominantes du capital demeurent intouchables.

Dans ce contexte, la levée du secret bancaire devient une revendication centrale. Tant que les détenteurs de capitaux pourront dissimuler leurs avoirs, aucune transformation réelle ne sera possible. Le secret bancaire protège les rentes, invisibilise les circuits de prédation et garantit l’impunité fiscale. Sa suppression permettrait un contrôle démocratique des flux financiers et révélerait les mécanismes de captation des richesses publiques.

Tant que le système bancaire restera un instrument bureaucratique au service des fractions bourgeoises, il fonctionnera contre les intérêts de la majorité. La rupture réelle passe par l’expropriation de ceux qui contrôlent les flux de capitaux et par la nationalisation des banques sous contrôle direct des travailleurs, seule force capable d’imposer la transparence et de rompre la dépendance structurelle à l’informel.

Achour Radoine

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