
Texte rédigé le dimanche 11 janvier
Les informations arrivent difficilement ! Les pages de militants ouvriers iraniens réfugiés en Europe informent, autant qu’elles le peuvent, au sujet du mouvement de contestation que connaît l’Iran.
Aux premiers rangs des protestations depuis le début du mouvement, les jeunes, qui en paient le prix ! Au 8 janvier 2026, il est surtout fait mention de l’arrestation de plusieurs jeunes manifestants.
Des sites d’informations militants publient leurs portraits : Kimia Hadadian, 17 ans. Kourosh Kheiri, 13 ans. Amirhossein Karimpour, 16 ans… Cette enfant a été touchée par balle et a probablement été arrêtée lors des manifestations à Naziabad (Téhéran), le 4 janvier, vers 20 h.
A propos d’une autre jeune disparue, Sogand Mansouri, 14 ans, l’un des sites écrit : »Elle portait une veste grise et aucune information sur son état ou son lieu de détention n’est disponible pour le moment. » Il s’agit d’un site animé par une journaliste de 25 ans, réfugiée en France depuis 2023. Elle avait, elle-même, été arrêtée en 2022 lors du précédent grand mouvement de contestation qu’a connu le pays, après la mort de Mahsa Amini, notamment pour avoir interviewé le père de la jeune iranienne assassinée pendant son arrestation par la police des mœurs pour un voile mal ajusté
Ces militants, en contact avec les manifestants en Iran, se font le relais de cette nouvelle vague de contestation face à laquelle les forces de sécurité ont intensifié leurs opérations répressives ces deux derniers jours (6 et 7 janvier)
Au départ, contre la vie chère …
Le mouvement débute, le 28 décembre 2025, par la grève des commerçants de Téhéran et dans d’autres grandes villes. Au départ, deux cibles : l’hyperinflation (le taux de 50% de l’année dernière est largement aggravé par la chute du Rial iranien) ; et les conséquences fâcheuses de la dégradation de la situation économique, due, en grande partie, aux sanctions impérialistes imposées à l’Iran.
Rapidement, le mouvement s’est étendu aux universités. Désormais, des manifestations, dominées par les jeunes, ont lieu quotidiennement dans tout le pays. Sans tarder, le régime a réagi en engageant une répression d’une grande ampleur reflétant le caractère national du mouvement.
Le syndicat des enseignants rapporte l’arrestation musclée de plusieurs centaines de jeunes lycéens dès les deux premiers jours de manifestations. A la prison centrale d’Ispahan sont entassées plus de 150 personnes. Plusieurs détenus ont été blessés et emmenés à l’infirmerie de la prison.
Le 3 janvier, une centaine de détenus ont été transférés et entassés dans un même hall de la prison de Qom, au sud de Téhéran, berceau des universités de théologie. Des fusils AK-47 et potentiellement des mitrailleuses DShK ont été utilisés dans la répression des habitants descendus dans les rues du comté de Malekshahi, une région à forte population kurde.
Le 4 janvier, un premier bilan fait état de quelque 990 personnes arrêtées depuis le début du mouvement. Au moins 12 personnes, dont des membres des forces de sécurité, ont été tuées depuis le 28 décembre.
Mais le coût réel serait beaucoup plus élevé estiment les sites militants iraniens. Ces derniers ont recensé pas moins de 19 manifestants tués par balles lors d’autres actes répressifs perpétrés par les forces de sécurité dans sept provinces. Des centaines de personnes ont également été blessées à travers l’Iran.
Cette répression sans concession est conforme aux directives du sommet de l’Etat. Il n’y aura « aucune indulgence » envers « les émeutiers« , a averti, lundi 5 janvier, Gholamhossein Mohseni Ejeï, le chef du pouvoir judiciaire. L’Ayatollah Ali Khamenei, resté silencieux au début des manifestations, a déclaré devant des fidèles rassemblés à Téhéran le vendredi 09 janvier, que les revendications économiques des manifestants étaient « justes« , mais que les « émeutiers » devaient être « remis à leur place« , donnant implicitement l’ordre de réprimer les manifestants, qu’il qualifie également d’«agents de l’ennemi ».
… désormais contre le pouvoir !
La contestation et la répression concernent au moins 45 villes, principalement de taille petite ou moyenne et majoritairement situées à l’ouest du pays, selon une analyse fondée également sur les annonces officielles et les informations relayées par les médias locaux. Au moins 25 des 31 provinces iraniennes sont désormais touchées, le mouvement prend de l’ampleur, s’intensifie et se radicalise selon un journaliste à Téhéran.
Les autorités iraniennes ont décrété la fermeture des établissements publics, mettant de nombreux employés « en congé » en invoquant officiellement le froid et la nécessité d’économiser l’énergie.
Dans une vidéo virale datant du 4 janvier, on voit à Hamedan, dans l’ouest du pays, des manifestants, dont des femmes, se jeter à plusieurs sur un Bassij en treillis afin de désarmer ce milicien pro-régime après qu’il leur a tiré dessus. Certains l’assènent de coups tandis que d’autres tentent d’empêcher son lynchage. D’autres images partagées sur les réseaux sociaux montrent des scènes similaires. Il y apparaît que les protestataires ne craignent plus d’affronter l’appareil répressif, en lançant parfois des pierres ou en s’agenouillant pacifiquement devant les forces de sécurité, comme signe de défiance face au risque d’arrestation. On y entend également les slogans politiques se mêler aujourd’hui aux revendications économiques, ce qui illustre le ras-le-bol général qui traverse toutes les couches de la population dans tout le pays.
Au-delà des commerçants affectés par la dépréciation de la monnaie, qui a paralysé les ventes de biens importés, l’ensemble de la population subit une inflation galopante. En décembre, les prix ont augmenté en moyenne de 52 % en un an, selon le Centre de statistiques d’Iran, mais cette moyenne masque des hausses encore plus spectaculaires sur les produits de première nécessité. Une situation qui attise la frustration sociale et renforce la symbolique du slogan.
Dans une autre vidéo, on aperçoit une jeune femme en tenue décontractée et coiffée d’une queue de cheval marcher en tête d’un groupe de commerçants lors du troisième jour de manifestation au bazar de Téhéran. Elle se retourne, poing levé, et harangue la foule de sa voix aigüe : « N’ayons pas peur ! N’ayons pas peur ! Nous sommes tous ensemble ! ». Slogan immédiatement repris en chœur par les hommes qui la suivent. Sur son chemin, des regards médusés, et une passante qui filme la scène et crie « Bravo ! Quel courage cette fille ! ». La présence de cette jeune femme parmi les bazaris montre une possible convergence des luttes : le mouvement aux revendications politiques « Femme et liberté » rejoint le mécontentement des commerçants du Bazar, issus de milieux plus religieux et traditionnels.
Plusieurs slogans exprimés appellent au rassemblement et critiquant directement le pouvoir théocratique. Parmi lesquels on peut citer « Iranien donne de la voix et réclame tes droits » ainsi que « Ne restez pas spectateurs, rejoignez-nous », scandé le 30 décembre par des étudiantes de l’université de Yazd, au centre du pays. Le slogan « Liberté ! Liberté ! Liberté ! », récurrent des mouvements universitaires, a également été entendu à plusieurs reprises, notamment dans une autre vidéo datant également du 30 décembre. Des étudiants de l’Université de technologie Khajeh Nasir Toosi à Téhéran, reprenaient le chant dans les couloirs et les dortoirs de leur campus, ou encore lundi 5 janvier, par les étudiants de l’Université de Téhéran, ce qui a mobilisé les autorités qui ont rapidement encerclé le campus. Dès le lendemain, les protestations se sont propagées dans une dizaine de grandes universités de la capitale.
Jeudi 1ᵉʳ janvier, à Marvdasht, près de Shiraz, de très jeunes manifestants, apparus dans une vidéo largement partagée, ont lancé cette menace directe au Guide suprême : « Cette année sera celle du sang, Seyed-Ali [Khamenei] sera renversé ! », tandis que les étudiants de l’Université de Téhéran ont scandé tout simplement : « Mort au principe du Velayate Faqih ! ». Par ces mots, ils remettent en question les fondements mêmes de la République islamique, dictés par l’ayatollah Khomeini, reposant sur le principe du « Velayat-e faqih », qui confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique et place le guide suprême, de fait, au sommet de l’État. Les slogans adressés à Ali Khamenei traduisent ainsi un rejet à la fois de la figure Individuelle et du système politique qu’il incarne.
La voie ouvrière indépendante
Pour vraisemblablement la première fois en Iran, un mouvement populaire, transformé dans certaines régions en un véritable soulèvement, associe revendications sociales, lutte pour les libertés démocratiques et une aspiration franche d’en finir avec la dictature théocratique, révélant un fort potentiel révolutionnaire.
La voie des luttes pour les travailleurs et leur avant-garde, apparaît, aujourd’hui plus que jamais, évidente, bien que jonchée d’obstacles à surmonter. Face à l’impérialisme, différentes fractions de la bourgeoisie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, ainsi que diverses tendances politiques petites-bourgeoises actives dans le mouvement populaire, s’opposent aux intérêts des masses. Les révolutionnaires doivent donc affirmer une orientation ouvrière indépendante.
Il est essentiel de mener la lutte au sein des principales forces sociales : les travailleurs, les populations rurales pauvres, ainsi que les jeunes et les étudiants. Pour cela, il convient de s’appuyer sur des organisations indépendantes de la dictature, héritées des mouvements populaires précédents, ou d’en créer de nouvelles au fil des mobilisations. Cette démarche, fondée sur une orientation ouvrière indépendante, doit s’ancrer dans la réalité concrète de la mobilisation populaire. Cela implique d’organiser, dans la plus large unité possible, la lutte contre toutes les formes de répression, mais aussi d’agir pour la satisfaction des revendications sociales.
C’est en utilisant ces deux leviers que s’amplifiera la lutte générale contre la dictature théocratique et pour que le peuple iranien décide de son sort souverainement à travers l’assemblée constituante souveraine. C’est en combattant sur cette orientation que se regroupera l’avant-garde ouvrière révolutionnaire.
Manifestations reprimées dans le sang : 40 morts en 48 heures !
Vendredi 9 et samedi 10 janvier la répression a été sanglante. Les forces de sécurité ont tué quarante manifestants, blessé des centaines d’autres et arrêté près de 2 000 personnes. Certaines personnes arrêtées n’étaient encore que des enfants âgés d’à peine 14 ans.
Selon les images diffusées sur les réseaux sociaux les forces répressives ont utilisé des fusils, fusils à pompes chargés de projectiles en métal, canons à eau, gaz lacrymogène, passages à tabac… L’usage illégal de la force et de ces armes par les forces de sécurité iraniennes n’avaient qu’un seul but : disperser, intimider, punir, et si nécessaire tuer.
Les provinces du Lorestan et d’Ilam, où vivent les minorités ethniques kurde et lor, ont été le théâtre des répressions les plus meurtrières, avec au moins huit morts au Lorestan et cinq à Ilam.
Il ne s’agit pas de bavures mais de stricts résultats des ordres donnés le 3 janvier, par Ali Khamenei, « le guide suprême » : « les émeutiers devaient être remis à leur place »
Les autorités judiciaires promettent l’enfer aux manifestants arrêtés. Le 5 janvier, le chef du pouvoir judiciaire a ordonné aux procureurs de ne montrer « aucune indulgence » envers les manifestants et d’accélérer leurs procès.
Le 8 janvier, les autorités ont coupé internet et les télécommunications. Un moyen de tenter de cacher la sanglante répression, l’ampleur du mouvement et la radicalité de ses slogans.
Commencées en dénonciation de la vie chère les manifestations se sont très rapidement transformées en contestation de la hiérarchie des mollahs. Dans toutes les villes les manifestants prennent d’assaut des bâtiments symboles du pouvoir. Cette situation relativement inédite aiguise l’appétit de nombreuses forces politiques. A commencer par l’héritier de la monarchie déchue Reza Pahlavi ; « prince héritier » en exil. Il a appelé à manifester. Il a demandé dans son dernier message aux manifestants de descendre dans la rue samedi et dimanche. Il a aussi exhorté les manifestants à brandir l’ancien drapeau iranien et d’autres symboles nationaux utilisés à l’époque du shah.
Derrière Reza Pahlavi se tient Israël et les Etats-Unis. Trump et Netanyahou ont explicitement menacé l’Iran d’une intervention militaire. Il est ainsi récompensé pour le soutien qu’il a apporté à l’entité sioniste durant la récente guerre d’agression des 12 jours. Ce soutien a été dénoncé notamment par les emprisonnées de la prison centrale de Téhéran, opposantes farouches du pouvoir des mollah.
Il s’appuie aussi sur des secteurs du pouvoir cherchant dans cette situation à préserver l’essentiel de l’appareil d’état contre un nouveau partage du pillage des ressources du sol et sous-sol.
Face à toutes ces manouvres les travailleurs, les jeunes et les paysans n’ont d’autre choix que de renforcer la mobilisation notamment en élargissant les grèves des travailleurs et des étudiants, et de s’auto organiser à tous les niveaux pour se doter du pouvoir de décider de leur avenir en toute indépendance de l’impérialisme et des mollahs.
Par Abdelkader Bentaleb avec les sites d’informations

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