Le parlement a adopté ce mercredi 24 décembre à l’unanimité, le projet de loi criminalisant le colonialisme français en Algérie. Une première après plusieurs tentatives, par le passé, de députés apparentés à différents camps politiques de faire aboutir une telle loi, qui ont souvent buté sur le veto des présidents soucieux de privilégier l’entente avec l’ex-puissance coloniale.
La crise diplomatique entre les deux Etats, qui entre dans sa 3eme année, semble avoir facilité l’adoption de ce texte de loi. Un texte qui condamne légitimement le colonialisme et enterre de fait le projet « d’une mémoire en partage » initié conjointement par Macron et Tebboune.
La question mémorielle réglée sur la température des relations bilatérales
Entre Tebboune et Macron il n’y a pas eu que des frictions. Les deux présidents avaient affiché leur proximité lors des visites effectuées par Macron en Algérie. C’est dans ce contexte qu’a été actée en 2022 la création d’une commission mixte franco-algérienne d’historiens dont la mission est de traiter la période coloniale dans le dialogue et l’apaisement afin d’aboutir à une mémoire en partage.
Si cette démarche pose problème dans la mesure où elle cherche à établir un récit consensuel entre colonisateur et colonisé dont le rapport est marqué par la domination, la confrontation et la violence, il n’empêche que ce revirement opéré par l’Algérie est beaucoup plus déterminé par la dégradation des relations actuelles entre les deux pays que par une volonté de corriger leur démarche initiale.
Ce contexte tendu entre les deux États suite à la reconnaissance de la marocanité du sahara occidental par Macron et les attaques répétitives de certains courants racistes (le RN avait proposé l’abrogation des accords de 1968) qui n’ont toujours pas fait le deuil de l’Algérie française semblent motiver ces députés à proposer ce texte criminalisant le colonialisme.
Une démarche réactive faite dans la précipitation, engendrant un texte à la cohérence faible et au contenu problématique.
Faiblesses du texte
Faire le procès du colonialisme ne se réduit pas, comme il est fait dans le texte, à l’énumération de ses exactions. Car même en dehors des crimes et massacres, le colonialisme reste un état d’exception fondé sur la déshumanisation des colonisés partout où il a sévi, en Algérie, sur le continent africain ou ailleurs. Cette violence qui lui est consubstantielle fait qu’il n’est pas possible de l’amender, de le réformer. C’est pourquoi la condamnation du colonialisme doit aussi concerner tous les pays colonisés, comme il a été recommandé lors de la dernière conférence panafricaine tenue à Alger le 31 novembre et 1 décembre.
Le texte de loi adopté au parlement demande entre autres la restitution du patrimoine spolié, la récupération des crânes des résistants algériens exposés dans des musées en France et la décontamination des sites qui ont servi aux essais nucléaires effectués au Sud. Des demandes assorties légitimement de demande de réparation. Et de l’exigence de présentation d’excuses, ce qui gâche le texte et déplace le propos sur un terrain moral. Ces excuses ne vont pas réparer les crimes d’un siècle et demi d’une colonisation de surcroît de peuplement.
Enfin, le texte fait planer la menace de verrouiller les débats sur cette période au nom de la criminalisation de tout propos qui ferait éloge du colonialisme ou qui dénigrerait les figures du mouvement de libération. Des notions vastes qui ne peuvent qu’ouvrir la porte à l’arbitraire et à museler le débat sur ces questions qui suscitent souvent divergences et parfois polémiques.
De la mémoire de la guerre de libération et de ses usages
Le pouvoir a toujours mobilisé la mémoire de la guerre de libération pour en tirer une légitimité politique. Quand il a été balayé dans les urnes par les islamistes radicaux au début des années 90, il a cherché à opposer à ces derniers sa légitimité historique en propulsant Boudiaf à la tête du HCE (Haut Comité de l’État), l’un des déclencheurs de la guerre de libération. Les différents dirigeants, ministres tentent souvent d’inscrire leurs actions dans la continuité de celles des moudjahidine et des martyrs.
Est-ce que cette loi est faite pour exploiter encore le gisement de la légitimité historique à défaut d’une légitimité démocratique afin de susciter l’adhésion populaire et renforcer le front interne comme l’avancent certains ?
Une question légitime qui a peut-être le défaut de prendre la population pour une masse facilement malléable.
Car la population attachée à cette mémoire oppose souvent les figures de libération aux différents pouvoirs pour leur signifier qu’ils s’en sont écartés, qu’ils les ont trahies.
Contrairement à l’État qui fait de cette mémoire un usage au service du statu-quo, la population quant à elle, la convoque pour légitimer sa révolte et ses luttes, comme ça a été fait tout au long du Hirak.
Les portraits des martyrs de 1954-1962 ont été massivement brandis lors de ces manifestations et la banderole du carré féministe qui mettait en avant les figures féminines de la résistance anticoloniale a été présente tout au long de ce mouvement de lutte. Cela illustre parfaitement les différents usages que l’on fait de cette mémoire en interne.
En France cette mémoire évoque pour la majorité des partis politiques, allant de la gauche institutionnelle à l’extrême droite, un épisode de défaite et d’amertume.
Alors si l’État Français et ces différents partis s’accrochent toujours à leur vieille rengaine coloniale des bienfaits de la colonisation, gardons en mémoire que des français, militants trotskystes, anarchistes et même des communistes en rupture avec les orientations du PCF ont pris le parti des indépendantistes. Contre leur État et souvent au péril de leur vie. Ils ont condamné le colonialisme à l’époque, bien avant cette loi mémorielle adoptée par le parlement. C’est cette mémoire qui dépasse les clivages nationaux que l’on doit préserver et fructifier car elle dessine les contours d’une fraternité cimentée par des idéaux anti-impérialistes et anti coloniaux.
Hada Raina

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